De la mécanique au journalisme reporter.

Camille Courcy exerce le métier de journaliste reporter depuis l’âge de 19 ans. Elle en a aujourd’hui 30.  En janvier 2020, elle a rejoint le média digital Brut. Ses deux  documentaires “Plongée dans la colline du Crack” et “Marseille : immersion dans les quartiers Nord confinés” ont dépassé les millions de vues sur YouTube. Impressionnés par cette jeune femme de passion, nous avons voulu savoir quel était son parcours, sa manière de travailler, sa vision du journalisme. Lors du troisième confinement, elle a bien voulu répondre à nos questions. Nous publions ici la première partie de cette interview en trois épisodes (2e à paraître le 20/05/21 et 3e le 27/05/21) .

LTET:  Vous êtes née au Maroc, avez suivi un cursus de mécanique puis intégré l’école de journalisme de Cannes. Une fois diplômée, contrairement à nombre de journalistes qui cherchent à intégrer une rédaction à Paris ou en région, vous décidez à 19 ans de partir au Liban. Quelles étaient les motivations de votre départ ?

Pour mon Dut et ma licence à Cannes, j’ai fait tous mes stages dans des télévisions africaines ou en Guyane. Dans les petites télés avec des équipes réduites, on laisse plus de libertés aux stagiaires. Je voulais avoir une expérience sur le terrain, et ne pas être cantonnée à servir le café. Mon diplôme en poche, j’ai décidé de partir au Liban pour parfaire ma pratique des langues étrangères, surtout en anglais puis en arabe, commencé à l’université. Je me voyais bien là-bas me faire un peu d’argent en enseignant le français et en essayant de faire des piges pour des médias francophones. Sauf que je me suis très rapidement rendue compte que tous les grands journalistes qui couvraient le Moyen-Orient étaient à Beyrouth. Il fallait que j’aille à un endroit où personne ne va, où il y a moins de concurrence. J’ai choisi de partir à Alep en Syrie. Avec quelques économies, j’ai réussi à m’acheter une petite caméra. A l’époque, je n’avais même pas de micro, pas de trépied, juste une batterie, une carte mémoire, 400 dollars en poche et une adresse avec internet pour être hébergée gratuitement.

LTET:  À 21 ans, «lassée du traitement de l’information sur le conflit Syrien», vous décidez malgré les mises en garde sur la dangerosité du pays, de partir seule couvrir le conflit syrien, en quête de réponses. Comment avez-vous vécu cette période ?

Début 2013, la bataille d’Alep atteint son point culminant. La ville est bombardée par les forces de Bachar-El Assad nuit et jour. Je me demandais d’abord comment j’allais réagir quand ça allait commencer à tirer, quand ça allait bombarder. Tant qu’on n’y est pas confronté, on ne sait pas «qui on est». A 19 ou 20 ans, tu ne sais pas comment tu vas réagir au stress et à la peur. Sur place, j’ai appris à travailler avec et découvert mes propres capacités de sang-froid.

J’ai d’abord été hébergée dans ce qu’on appelait une «média house». Dans ce lieu se retrouvaient des militants syriens, des journalistes du monde entier, indépendants ou non, pour dormir, mais surtout pour internet et l’électricité. Dès le premier jour, j’ai fait connaissance avec trois journalistes indépendants, un hongrois, un basque et un mexicain, qui ont accepté que je m’installe à leurs côtés. Je faisais des petits tournages avec eux. Mais, il fallait que je me démarque si je ne voulais pas faire les mêmes films qu’eux. Au bout de deux jours, j’ai décidé de partir de mon côté avec un ami syrien, lui baragouinant l’anglais et moi l’arabe, pour faire des interviews. On avait un seul chauffeur qui a d’abord accompagné mes 3 collègues. On l’attendait pour partir à notre tour. Au bout de quelques heures, il est revenu en courant et en hurlant, m’a lancé un pistolet et m’a demandé de m’enfermer sans bouger. Les trois journalistes venaient de se faire kidnapper.

Heureusement à l’époque, il n’y avait pas d’État islamique. Al-Qaida n’avait pas encore trop d’emprise à Alep. Ces «kidnappings crapuleux» visaient à dépouiller les journalistes de leurs caméras, passeport et argent. C’était «moins grave» qu’un enlèvement politique. Quelques jours plus tard, ils ont été relâchés en caleçon sur la ligne de front des journalistes, en pleine nuit. Cette mauvaise expérience les a incités à quitter le pays. Je décidais de rester et commençais à travailler pour l’AFP vidéo et Arte journal. Mes deux premiers reportages payés furent pour moi un énorme succès, même s’ils ne rapportaient pas grand chose.

 

© Zakaria Al Kaffe. Un combattant d’Alep couvre Camille Courcy pendant qu’elle filme

LTET:  En 2013, après la réalisation de votre premier documentaire “Syrie, Alep Vivre avec la guerre”, vous bénéficiez d’une certaine médiatisation en répondant notamment à plusieurs interviews. Cela a-t-il aidé à trouver plus facilement des financements pour vos futurs documentaires ?

Quand je suis rentrée de Syrie, le fait que j’avais 20 ans, que je sois une femme et que j’ai fait un documentaire pour France 5, ça a fait un « buzz». J’ai été interviewée dans de nombreux médias. Dans les semaines qui ont suivi, les propositions de boulot sont arrivées. J’ai fait la traversée avec 500 clandestins depuis la Libye en bateau pour M6 ou réalisé un documentaire sur la guerre en Centrafrique pour Canal+. Toutes les boîtes de production m’appelaient car j’étais sur des sujets «à la mode».

Par contre, la médiatisation a ses revers. Si tu ne fais plus rien pendant un mois, tout le monde t’oublie très vite. De plus, à 21 ans, quand tu sors de nulle part, que tu n’es pas «fille de», ça fait peur. Le fait d’être mise sur un piédestal très jeune met la barre haut dès le début. La chute dans l’oubli est d’autant plus dure à vivre. Il faut sans cesse surenchérir en allant sur des terrains de conflits très dangereux, en se demandant si on va tenir. On ne te propose jamais des «petits reportages simples» car on imagine que tu ne fais que des terrains de guerre. Tu es enfermée dans une case dont tu n’arrives plus à sortir. Puis, il y a de grosses périodes de creux sans boulot, avec juste le RSA. Ce que les gens ont du mal à comprendre, c’est que la médiatisation est toujours en décalage avec ce que tu vis en fait.

LTET:  Le quotidien d’une journaliste reporter n’est pas facile. En plus des reportages, il faut également gérer le retour à Paris avant de repartir sur le terrain. Quel est votre ressenti sur cette étape de transition et comment la gérez-vous ?

Peu de professions vont sur ce type de terrains. En gros, il y a les militaires, les humanitaires et les journalistes. Les militaires et les humanitaires ont tous des sas de décompression. Quand ils rentrent, ils sont «débriefés» par un psy, et vont dans un sas pendant une semaine au soleil avant de revenir à la vie civile. Journaliste, c’est la seule profession qui n’est jamais «débriefée», qui n’a droit à rien. Pour ceux qui sont «staffés» dans des grands médias comme Le Monde ou France 24, on est en train de mettre ce type de procédure en place. C’est tout récent. Mais pour les indépendants, il n’y a rien. Or, quand tu suis deux mois de conflits avec de l’adrénaline «à fond les ballons», que tu es tous les jours 24h/24 «sur le pont», 7 jours/7, sans jours de congés, le fait de se retrouver du jour au lendemain dans une chambre de bonne à Paris avec vue sur mur sans travail et sans argent, c’est plutôt dur.

LTET: Avez-vous déjà songé à arrêter votre activité pendant ou à la suite d’un reportage ?

Ce qui fait douter dans ma profession, c’est la précarité du métier. C’est vraiment l’enfer ! Dès qu’on fait du documentaire, on doit envoyer des dossiers. Et moi j’estime que mon métier, ce n’est pas écrire des synopsis comme pour une fiction mais découvrir ce qui se passe sur le terrain. Or les boîtes de production exigent des pages et des pages qui au final, ne seront jamais lus par personne. Au bout d’un moment, tu «crèves la dalle». Aussi, beaucoup de journalistes se découragent.

LTET: Sept ans après votre premier reportage, réalisé en tant que journaliste indépendante, vous rejoignez le média digital Brut en janvier 2020 et y devenez grand reporter. Quelles sont selon vous dans le métier de journaliste, les principales différences entre le fait d’être à son compte, et de travailler pour un média ? Est-ce essentiellement financier ?

Chez Brut, c’est le gros luxe, et dans certaines boîtes, c’est l’enfer. Ça dépend quel média. Chez BFMTV par exemple, les conditions de travail sont horribles. Ils pressurisent les journalistes. Tu n’as pas l’impression de faire du bon boulot car tu n’as ni le temps ni les moyens. Plutôt que travailler pour un «mauvais média», je préférais être indépendante, car même si tu n’as pas d’argent, tu as la liberté et le temps de faire les choses bien.
Quand tu es dans un média comme Brut – et il y en a d’autres – qui traite ses salariés correctement, qui leur laisse le temps et les moyens de travailler, là c’est le bonheur. Tu es payé tous les mois, tu as la sécurité financière. Ce n’est pas juste de l’argent qui entre sur ton compte, c’est aussi que tu dégages du temps libre dans ton esprit pour réfléchir à tes sujets. Ensuite, tu es encadrée par une rédaction. C’est génial de travailler en équipe, ça donne plein d’idées et d’inspirations, ça permet de mieux travailler.

LTET: Dans un podcast publié en 2019 sur le compte soundcloud l’entourage, vous abordez le travail dans un média ou une boîte de production, et déclarez «quand je sais que ce que je fais pourrait avoir une conséquence négative ou alors pas du tout d’impact et que ça ne serve à rien, j’ai l’impression de collaborer à une machine». Que vouliez-vous dénoncer dans ce propos ?

Quand tu fais des documentaires de commande qui n’ont pas de sens, c’est clairement pour avoir des vues et des auditeurs pour la publicité. Le taux d’audience ne sert qu’à cela. Donc oui, j’ai eu l’impression à ce moment-là de «collaborer avec une machine», qui ne visait qu’à «vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola», selon la formule de Patrick Le Lay (dirigeant de TF1 de 1998 à 2018 NDLR). Or, mon boulot, c’est d’informer les gens, d’essayer qu’ils se détestent un peu moins, qu’ils se comprennent mieux ou comprennent mieux un sujet. En général je choisis des thématiques de gens souvent très stigmatisés qui ont tendance à attirer la haine pour changer le regard et créer du lien.

LTET: Y a t il selon-vous une importante question éthique dans le métier de journaliste ?

Bien sûr, c’est très important. Imaginons que tous les journalistes fassent des reportages sur les communautés roms en disant que ce sont des voleurs et des violeurs, le lendemain il peut y avoir des lynchages. Lorsque tu es journaliste à la télé, des millions de gens te regardent et boivent tes paroles. Tu dois être hyper réglo. Je réfléchis toujours à quel impact va avoir le documentaire, comment il va être reçu. Travailler en équipe permet de réfléchir ensemble, d’envisager les différentes interprétations possibles de ce que tu fais. Des fois, tu t’aperçois que le résultat est contraire à ce que tu voulais dire. Loin de la précipitation des chaines d’information en continu, l’éthique et la réflexion demandent du temps et des moyens.

Interview réalisée  par Ophélio