De serviteurs de l’État à communicants

Voilà plusieurs années que les sondages sont devenus des éléments essentiels de la vie politique. Ils ont complétement métamorphosé nos femmes et hommes politiques jusqu’au plus haut sommet de l’État. Ces derniers sont devenus de véritables communicants. Comment les sondages ont-ils révolutionné la politique ? *

Un poids croissant des sondages …

Les sondages ont fait leur apparition en France dans les années 60 et depuis, leurs poids ne cesse de croître. En 1990, le journaliste Éric Dupin écrivait déjà, dans son livre “Le sondage et la presse. Réflexions d’un journaliste” que « le sondage était devenu l’un des principaux ingrédients de la presse ». Il dénonçait le fait que le journaliste ait été « dépossédé du privilège d’être le seul à faire parler l’opinion » et que désormais, ce sont les « sondeurs qui orientent
le débat politique ».

D’après nos confrères de cairn.info, on dénombrait 14 enquêtes d’opinion lors de la campagne présidentielle de 1965, 111 en 1981 et 293 en 2007. Il ne fait aucun doute que ce chiffre a encore augmenté depuis.

Ainsi, durant cette période, chaque jour, les journalistes analysent les variations – souvent très faibles – des intentions de vote. Ils commentent tel décrochage, telle remontée, telle stagnation dans la course pour le pouvoir.

… qui transforme le processus électoral …

Les politiques n’ont d’autres choix que de s’adapter aux multiples effets des sondages. Nous allons en détailler deux qui nous apparaissent comme étant les plus importants.

Le premier est le fait pour des politiques d’être portés par les sondages. Ce fut par exemple le cas pour le premier ministre Édouard Balladur lors de l’élection présidentielle de 1995. Un sondage IFOP de 1994 informait que 53% des français le considéraient comme le meilleur candidat à droite contre 18% pour Jacques Chirac. En janvier 1995, à moins de trois mois du scrutin, Édouard Balladur crédité de 32% des suffrages selon TNS Sofres se porte candidat.
Pourtant le soir du premier tour, son score de 18% – derrière Lionel Jospin à 23% et Jacques Chirac à 20% – ne lui permet pas de se qualifier pour le second tour.

Le second est l’effet bandwagon. Il s’agit d’un effet d’entraînement en faveur du candidat bien placé dans les sondages. Cet effet est souvent couplé avec un autre : le « vote utile » qui consiste à voter pour un candidat ayant plus de chances de gagner malgré des affinités plus grandes pour un autre candidat. Ceci permit à Jean-Luc Mélenchon de reléguer Benoît Hamon au second plan en 2017. C’est ce que montre un article du Monde publié une semaine avant le scrutin, un électeur de gauche « sachant qu’Hamon a très peu de chances », trouve plus stratégique « d’opter pour Mélenchon ». Le soir du premier tour, ce dernier obtient près de 20% des suffrages, Benoît Hamon est à 6%, un score historiquement bas. Grâce aux mêmes effets, Emmanuel Macron réussit à progresser dans les sondages en se présentant comme le meilleur candidat pour empêcher un second tour François Fillon – Marine Le Pen qui était jusqu’alors prédit par toutes les enquêtes.

… et conduit à la métamorphose de la communication politique.

La publication régulière dans la presse de sondages portant sur les intentions de vote et sur l’opinion publique oblige les politiques, qu’ils y croient ou non, à les prendre en compte. Ils se soumettent à une « sondocratie », aussi appelée
« tyrannie de l’opinion ». Cela désigne le fait que les politiques ont pour but d’orienter leurs actions au gré des sondages d’opinion en se mettant au diapason de la population.

Inversement, les politiques cherchent à montrer que leurs idées sont partagées par une majorité. C’est ce qu’a fait Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle de 2017. Sur sa profession de foi distribuée à l’ensemble des électeurs, elle s’appuie sur des sondages pour montrer que les éléments de son projet sont partagés par la population. Marine Le Pen cherche ainsi à montrer que son projet est en accord avec une majorité de français.

Extrait de la profession de foi de Marine Le Pen pour le second tour de l’élection présidentielle de 2017.

Aujourd’hui, au plus haut sommet de l’État, le président de la République sait que chacune de ses décisions est suivie d’un sondage, notamment à l’heure de la Covid 19. Par exemple, le journal de France 2 du 10 février révélait que la décision de l’exécutif de ne pas instaurer un troisième confinement s’apparentait à un coup de communication pour montrer selon un collaborateur du président que « la politique a repris la main ». Leur reportage décrivait cette décision comme « une bataille avec les scientifiques » menée par Emmanuel Macron. Quelques jours plus tard, un sondage BVA montrait que la décision de l’exécutif était approuvée par 63% des français. Cette même enquête révélait que désormais 39% trouvait la gestion de la crise par le gouvernement comme étant bonne contre 30% auparavant. La côte de popularité du président grimpe de cinq points. Le pouvoir s’est donc appuyé sur l’opinion publique pour prendre une décision politique et les résultats de ce pari se sont montrés payants pour l’exécutif du moins dans les sondages.

Alors que dans les années 60, la communication politique s’appuyait essentiellement sur la télévision, aujourd’hui, le chef d’État fait le choix des réseaux sociaux. La télévision étant délaissée par les jeunes, Emmanuel Macron est très présent sur Instagram ou Tweeter. Il a récemment créé un compte Snapchat et même TikTok. Sa communication vise les jeunes qui sont, rappelons le, les plus indécis lors des élections. C’est dans ce sens qu’il a récemment lancé un défi aux youtubeurs McFly et Carlito. S’ils réalisaient une vidéo rappelant les gestes barrières atteignant dix millions de vues, le président les recevrait à l’Élysée et tournerait une vidéo avec eux. Cela a permis au président de gagner dix points d’opinions favorables chez les 18-24 ans d’après une enquête de l’IFOP. Pour certains, il s’agit d’un moyen de mettre le holà à l’abstention des jeunes, pour d’autres, ce sont des pratiques incongrues pour un chef d’État.

L’exécutif n’est pas le seul à comprendre l’importance des réseaux sociaux. Jean Luc Mélenchon commente l’actualité sur YouTube. Bruno Retailleau a lancé son application en vue de la présidentielle La campagne de 2022 devrait s’avérer beaucoup plus numérique que les précédentes, ce qui devrait renforcer encore un peu plus le rôle des sondages.

Auresse
Zahra
Thomas

* Article écrit dans le cadre du cours sur « l’opinion publique et les sondages » en SES par des élèves de première de Mme Cheminat. Le thème de cet article était: « Les sondages d’opinion ont pour effet de modifier la vie politique : les femmes et hommes politiques sont devenus des communicants ».