Kitsch et bon goût bourgeois

La beauté est une notion qu’on étudie en philosophie, à l’opposé du laid. Mais qu’en est-il du moche ?

Pour Platon, le Beau (kalon), constitue par excellence l’objet du désir (erôs). Pourtant on aime aussi le moche, parfois le laid. Ils ont tous les deux leur place dans l’art ou la mode.

La beauté apparaît d’abord comme quelque chose d’assez normée. Pensons par exemple aux proportions grecques qui définissent ce qu’est un corps parfait, ou encore aux nombreux tableaux de femmes blondes durant la Renaissance, notamment ceux de Botticelli qui prennent pour modèle Simonetta Vespucci, comme le célèbre tableau « La naissance de Vénus ».

Maintenant, toutes sortes d’œuvres peuvent être considérées comme de l’art. Elles n’ont parfois juste qu’à le prétendre. L’urinoir de Marcel Duchamp présenté sous le titre « Fontain » au premier salon de « la société des artistes indépendants » de New York en 1917, est refusé d’exposition car jugé « immoral et vulgaire ». L’objet serait un plagiat ou plutôt une « pièce commerciale ressortissant à l’art du plombier ». Or aujourd’hui, c’est une œuvre reconnue. L’art est dans le geste esthétique qui  « libère l’objet de sa valeur d’usage ».

© wikimediacommons – Fountain’ by Marcel Duchamp (replica), Scottish National Gallery of Modern Art, Edinburgh

Dans la même logique, le kitsch est associé aux classes populaires, mais peut être aimé des classes supérieures de manière « ironique », avec distance, entre guillemets. Il hisse la médiocrité, le non-beau au niveau de l’art. On parle du « bon goût du mauvais goût ». Le kitsch devient alors « le camp ». C’est le kitsch se sachant kitsch.

Andy Warhol (1928-1987) a élevé la culture populaire au rang de l’art en reprenant ses codes consciemment. Il est qualifié en 1970, par le critique d’art Gregory Battcock, de « grand prêtre du camp ».

Le moche dans l’art question de regard

Baudelaire, dans « Les fleurs du Mal » propose une réflexion sur le Beau.

Il y a des choses qui nous touchent, que nous aimons et qui sont à part. Ces choses deviennent belles parce qu’on le décide, car on s’autorise à y porter un regard nouveau. Pour le poète, la beauté traditionnelle est certes attirante mais en même temps assez froide et glaciale. II la compare à une statue.  En revanche le laid, le répugnant, constituent une matière artistique bien plus fascinante. « Une charogne » décrit la rencontre du couple constitué par le poète et son amante avec une horrible carcasse en décomposition, à laquelle Baudelaire n’hésite pas à associer sa maîtresse, en tant qu’elle finira elle aussi par « moisir parmi les ossements ». En prenant pour sujet un objet répugnant, ce poème nous questionne, et nous incite à remettre en question notre vision du beau.

Le moche fascine aussi dans la mode

Le moche fascine et permet à la mode de se renouveler. Au-delà d’une technique commerciale, « la mode est un cycle ». Qu’est-ce qui nous pousse à accepter aujourd’hui ce qu’on trouvait hier dépassé, moche ?

Le ressort de la nostalgie est évidemment un puissant moteur, qui nous fait redécouvrir des vêtements portés par nos parents ou par nos modèles d’enfance, comme dans le film culte « Retour vers le futur ».

Mais, les retours cycliques de la mode des années précédentes, 1990 ou 2000, puisent aussi dans les ressorts de ce qu’on peut appeler l’industrie de la nostalgie, qui joue avec les émotions pour faire de l’argent.  C’est pourquoi ce qui était moche hier a toute sa place dans la mode d’aujourd’hui.

Sac Tati, Balenciaga

Alice Pfeiffer, journaliste de mode, fait d’ailleurs remarquer que « le beau a quelque chose de terriblement normatif », alors que le moche porté avec aplomb a un côté subversif, dérange, questionne et attire le regard. Les vêtements à la mode, portés par une majorité, apparaissent vite fades et ordinaires. Une fois démodés depuis plusieurs années, ils refont surface et on est surpris, et passé le premier mouvement de dégout, on se dit « Pourquoi pas ? ». Les vêtements peuvent d’abord paraître de manière ironique, puis en se généralisant, on s’y habitue et ils deviennent à la mode et ainsi de suite.

« C’est tellement moche on dirait une fringue de l’an prochain »

52 minutes de mode, documentaire de Loïc Pringent, interview durant la fashion week.

Une des marques qui joue beaucoup sur ce moche est Balenciaga. Récemment, un sac cabas qui reprend les motifs de Tati (mythique enseigne pas cher au vichy rose créé en 1948 à Paris et dont le dernier magasin à Barbès vient de fermer en 2021) est vendu à 1590€. Mais parce qu’on y porte son attention de par sa marque et son prix, on se dit pourquoi pas. De plus parce que c’est considéré comme moche et fait par une grande marque, ça fait le buzz et permet de contrôler une image de marque décalée et qui se veut avant-gardiste, ce que Balenciaga maîtrise.

D’autres marques se sont quasiment bâties sur cette idée du moche. Par exemple la marque « ugg » dérivée du mot ugly (qui signifie moche), est à l’origine des fameuses bottines-chaussons fourrées. Au départ, ces bottines étaient considérées comme moches. Puis, elles ont connu un succès fulgurant. Leurs ventes ont explosé au début des années 2000 grâce à Oprah Winfrey et des personnalités hollywoodiennes, devenant ainsi la nouvelle norme c’est à dire un objet qu’on peut aimer sans « guillemets ».

L’arme du moche et la violence symbolique

Le moche est souvent investi par les classes bourgeoises, sous-couvert d’avant-gardisme, d’une vision artistique et éclairée des choses. Mais il est plus couramment utilisé pour exprimer un jugement de valeur esthétique péjoratif.

Le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) précise que le moche est certes synonyme familier de laid, mais avec une nuance légère à l’usage, car le moche peut inspirer « le mépris, la désapprobation ».

Plus haut, nous évoquions le bon goût bourgeois dans l’art. Ce bon goût s’applique aussi à nos intérieurs, à notre manière de s’habiller. Et cette qualification de moche peut être une vraie arme de violence symbolique. Le sociologue Pierre Bourdieu dans La Distinction, parlait du moche comme dégoût du goût des autres : « les goûts sont sans doute avant tout des dégoûts ». Et cette distinction entre un beau prétendument universel et un moche des habitudes vestimentaires (ou autres) propres aux classes plus populaires, révèle en fait un véritable mépris de classe. Cette culture du beau propre à une classe sociale, sert à légitimer implicitement la domination d’une classe sur une autre, en faisant apparaître cette domination comme naturelle, allant de soi, par le biais d’un capital culturel incorporé tout au long de la vie. Par exemple, les œuvres dites de « pop culture » pour « culture populaire », sont souvent critiquées par les membres d’une minorité cultivée, qui méprise ceux qui les aiment, tandis qu’eux, peuvent toujours les aimer, mais au second degré. Ce point de vue sociologique peut nous permettre d’interroger nos comportements, pour essayer de comprendre les dynamiques dans lesquelles ils s’inscrivent.

« Le monopole du bon goût goût pour les un.es, TF1 et Claude François pour les autres »

https://simonae.fr/articles/expliquez-moi-mepris-classe-ordinaire-classisme

Alors, n’hésitons-pas à interroger nos jugements de valeur.

« Ce que je trouve moche – peu importe si cela me fait jubiler ou me répugne – est le reflet de mes propres privilèges.»

Alice Pfeiffer

Références de l’article :

-Le beau et le laid :

https://www.universalis.fr/encyclopedie/beau-et-laid/$

-fin de l’art esthétique :

https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/fins-de-l-art-esthetique/

-violence symbolique :

https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/violence-notion-de/

-Des enfants distingués. Goûts vestimentaires et distinction sociale dans les familles de classes moyennes et supérieures :

https://journals.openedition.org/efg/5553

-mouvement punk :

https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/punk/

-kitsch :https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/kitsch/

-Objets inattendus de la philosophie : crocs, y a-t-il une essence du moche ?

Avec Alice Pfeiffer, sur radio France

-52 minutes de mode, documentaire de Loïc Pringent