Interview de l’économiste Julia Cagé

photo @cagejulia

Julia Cagé est une économiste, reconnue pour ses travaux sur l’indépendance des médias, le financement des partis politiques, mais aussi pour son travail sur le revenu universel pour le programme de Benoît Hamon en 2017. Elle est également professeure à Science Po Paris. Julia Cagé fait partie des anciennes élèves du Lycée Thiers, étant passée par les classes préparatoires B/L du lycée qui lui ont permis d’intégrer l’Ecole Normale Supérieure. Elle a accepté de répondre aux questions de La Terre en Thiers.

LTET: Qu’est-ce qui vous a amené à faire de l’économie ? Un évènement en particulier ? Un modèle? Surtout que l’économie est un domaine où les femmes représentent 19% des économistes dans le monde*?

JC: Je me suis d’abord intéressée aux sciences sociales au lycée où j’ai fait le choix de la filière ES. J’aimais beaucoup cette discipline ancrée dans la réalité et qui me permettait de mieux comprendre les enjeux de l’époque, par exemple le débat sur les 35 heures à l’époque où j’étais lycéenne. C’est pour cela que j’ai ensuite choisi de m’inscrire en classes préparatoires B/L, c’est-à-dire lettres et sciences sociales. Là, la discipline m’a moins plu – l’économie était trop théorique à mon goût – et quand je suis entrée à l’École normale supérieure, j’ai décidé de faire des Lettres et de la Philosophie. Mais, alors que je fantasmais la figure de l’ « intellectuel engagé », ces disciplines m’ont semblé trop déconnectées de la réalité et une rencontre avec Daniel Cohen, qui dirigeait alors le département d’Économie de l’École normale supérieure, m’a finalement poussée à faire de l’économie !
Mais aujourd’hui, je me sens davantage chercheuse en sciences sociales qu’économiste. D’ailleurs, beaucoup de mes sujets de recherche sont dans les faits très proches de la science politique.

LTET: Aujourd’hui notamment pour les jeunes qui découvrent la politique, le clivage gauche-droite peut sembler flou et on peut vite se sentir perdu. Avez-vous une définition simple, un repère pour différencier gauche et droite ? Ce clivage fait-il encore sens selon vous ?

JC: C’est une question infiniment complexe, et de nombreux chercheurs, notamment en histoire et en sciences politiques, s’y sont penchés ! Si je dois répondre comme citoyenne, je dirai que oui, le clivage gauche / droite a encore un sens, il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de regarder les programmes des différents candidats à l’élection présidentielle. Même si la gauche est divisée, ses multiples composantes ont beaucoup en commun et énormément de différences au contraire avec tout à la fois LREM, LR ou encore l’extrême droite. Ce qui, je crois, définit la gauche, c’est la volonté de réduire les inégalités, d’être davantage ouvert à l’autre, d’être plus « humaine » notamment dans son rapport aux migrants, etc. La droite aujourd’hui se caractérise malheureusement de plus en plus par le repli sur soi et la peur de l’autre.

LTET: Avez-vous une idée de mythe ou d’idée reçue en politique, en économie, écologie etc… qui est ancrée dans la société́ et qu’il faudrait debunker ?

JC: En économie, la « théorie du ruissellement » qui est un mythe entretenu par les plus riches pour échapper à l’impôt et à la redistribution, mais qui, de fait, est démentie par toutes les données historiques ! En politique, le « grand remplacement », une idée fausse et dangereuse entretenue par l’extrême droite pour alimenter les peurs.

LTET: Comment parler d’économie et de politique aujourd’hui, notamment aux jeunes, entre populismes et technocrates, parler de ce domaine qui peut apparaitre comme obscur et insensible aux défis sociaux ?

JC: Il y a une part de responsabilité des chercheurs qui doivent sortir de leur bureau pour parler au plus grand nombre, par exemple en écrivant davantage de livres. Ces livres doivent être lisibles par tous les citoyens afin de leur permettre de se saisir pleinement des défis sociaux tout en disposant des informations nécessaires. Aujourd’hui, l’économie notamment a tendance à se tenir trop loin de ces défis sociaux ; elle doit selon moi davantage se rapprocher des autres sciences sociales.

LTET: Y a-t-il une œuvre qui vous a marqué/ qui vous a parlé́ au lycée et que vous conseillez aux lycéens, que ce soit dans le domaine littéraire ou cinématographique ?

JC: Il y en a plusieurs et c’est difficile de choisir ! Disons le documentaire « La sociologie est un
sport de combat » ! Et du coup de la littérature, toute l’œuvre de Paul Auster.

LTET: Aujourd’hui sur Instagram, il y a un culte de la personne riche qui s’est faite seule, une partie des jeunes admirent ces figures de richesses et symboles d’ascension sociale et de méritocratie. Avez-vous d’autres modèles à proposer aux jeunes ?

JC: Déjà il est important de déconstruire – puisque vous me le demandiez plus tôt – un autre mythe : il n’y a pas de self-made man ! Personne ne se construit tout seul ! On dresse des lauriers à un Bill Gates mais ce qu’il a accompli n’aurait pu être possible sans des décennies d’investissement public et de progrès ! Donc pour commencer il faut avoir une approche collective de la réussite. C’est important, car c’est là-aussi que se trouvent les fondements de la redistribution et de la justice sociale. Je pense aussi que chacun doit se trouver son propre modèle ! Pendant longtemps le mien a été Martha Argerich car je rêvais d’être pianiste ! Puis il y en a eu d’autre, Jean-Paul Sartre par exemple. Il n’y a pas de bon ou de mauvais modèle en soi ; pourquoi un jeune qui voudrait être footballeur ne pourrait-il pas légitimement prendre Karim Benzema comme modèle ? Là où il faut être attentif, c’est dans le domaine des valeurs véhiculées.

LTET: Concernant encore une fois les réseaux sociaux, il y a cette incitation au buzz, trouver la petite phrase que l’on retient, faire polémique, dans le milieu du journalisme. Avez-vous déjà ressenti cette pression chez les journalistes ? La ressentez-vous dans la manière dont sont écrit les articles aujourd’hui ?

JC: Avec mes co-auteurs Nicolas Hervé et Béatrice Mazoyer, nous tentons d’analyser dans nos recherches l’influence des réseaux sociaux, et en particulier de Twitter, sur les choix éditoriaux des médias. Et de fait, nous montrons que quand un évènement est plus populaire sur Twitter, les médias traditionnels tendent, toutes choses égales par ailleurs, à lui consacrer une plus grande couverture.
Mais il faut être honnête : cette incitation au buzz est loin d’être propre aux seuls journalistes. Pour les chercheurs aussi il est souvent tentant de céder à la facilité et au buzz, d’autant que nous sommes dans un monde où le temps d’attention se réduit !

LTET: Avez-vous espoir dans le futur ? Si oui, espoir par nécessité, ou croyez-vous-y vraiment ?

JC: Oui j’ai espoir dans le futur ! et j’y crois vraiment ! Quand je vois les mobilisations des jeunes aujourd’hui, par exemple sur le climat, mais également la modification de leurs modes de consommation, je me dis que la génération qui sera aux responsabilités dans quelques années a une conscience politique et des enjeux de société bien plus développée que la génération actuelle !

LTET: Et enfin avez-vous un mot à dire sur votre passage à Thiers en prépa ? A Marseille en général ?

Mes trois années de classes préparatoires au lycée Thiers à Marseille ont été – et je le dis très sincèrement – les trois plus belles années de ma scolarité.
De plus, j’ai découvert une ville, Marseille, que je ne connaissais pas alors et dont je suis tombée amoureuse. J’ai toujours énormément de plaisir à y retourner plusieurs fois par an !

Entretien réalisé par Zoe Alcaide

 

* selon la note de Soledad Zignago, économiste à la Banque de France, et Anne Boring, chercheuse affiliée à Sciences Po, elles ont recensé le nombre de femmes répertoriées dans le RePEc (Research Papers in Economics)

Quelques liens pour en savoir plus:

https://www.leprixdelademocratie.fr : site avec une présentation très claire et facile à comprendre de données concernant le financement des partis

https://www.sciencespo.fr/liepp/fr/users/juliacage.html : page Science Po répertoriant ses contributions et ses articles

Ses livres:

“L’information est un bien public: refonder la propriété des médias” écrit avec Benoît Huet, Seuil, 2021

“Libres et égaux en voix.” Paris, Fayard, 2020

“Le prix de la démocratie”, Fayard, 2018 (présent au CDI)

“Sauver les médias”, Le Seuil, 2015