© francetvinfo.fr  

Saviez-vous que les couloirs du lycée Thiers mènent parfois certains élèves jusqu’à l’hôtel Matignon ? Édouard Balladur peut en témoigner. Il fut Premier Ministre de 1993 à 1995 sous la seconde cohabitation avec François Mitterrand, ainsi que Ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation de 1986 à 1988. Il a effectué une partie de sa scolarité au lycée Thiers, notamment durant la seconde guerre mondiale. Agé aujourd’hui de 92 ans, il a accepté de répondre aux questions de La Terre en Thiers lors d’une rencontre à Paris.

Rappel historique. Durant la seconde guerre mondiale, Marseille fait partie de la zone libre de 1939 à 1942. Le 12 novembre 1942, l’armée allemande franchit la ligne de démarcation et installe ses troupes dans la zone sud. Pendant deux ans, Marseille vit au rythme de l’occupation. Les 22, 23 et 24 janvier 1943 a lieu ce que l’on appelle la rafle de Marseille. Elle se déroula sur le Vieux-Port, et concerna 6000 personnes. 1642 personnes furent déportées dont 782 de confession juive. A la suite de cet événement, le quartier du Panier fut partiellement détruit. Marseille fut libérée le 28 août 1944 suite au débarquement des alliés en Provence.

La Terre En Thiers: Vous avez été élève au lycée Thiers de 1942 à 1946. Une partie de votre scolarité a été effectuée sous l’occupation. Ces événements ont-ils eu une répercussion sur le quotidien du Lycée Thiers ?

Edouard Balladur: C’était la guerre, c’était l’occupation, avec un gouvernement sous la dépendance de l’ennemi qui avait rompu avec les règles traditionnelles en matière d’impartialité et de respect des principes républicains. Mais on n’en a pas senti l’effet dans l’enseignement au lycée. Ce dernier a continué à fonctionner comme il en avait l’habitude selon les mêmes principes, avec la même impartialité, le même refus des polémiques inutiles, et leur interdiction à l’école. On ne peut pas dire que nous étions préservés de l’univers très rude qui était à l’époque celui de notre pays. Mais ça n’avait pas d’effet à l’intérieur du lycée, on ne parlait pas de politique, même si chacun avait ses préférences; l’immense majorité des élèves attendaient la Libération avec impatience.

© DR, 1946, classe de terminale d’Edouard Balladur  au lycée Thiers ( 2ème rang, 5ème en partant de la droite).

LTET: Les tensions entre Résistance et Collaboration ont-elles eu une influence sur la vie lycéenne ?

EB: Elles ne se traduisaient pas au sein du lycée lui-même. La qualité de l’enseignement était très grande, nous étions d’une certaine manière des privilégiés. J’avais choisi la section A (latin grec), j’étais plutôt tourné vers les lettres. En troisième et en seconde, nous étions une douzaine dans cette classe, c’était de véritables cours particuliers, en effectif très réduit. Nous avions des professeurs d’une qualité exceptionnelle, ils étaient tous agrégés de l’université. En seconde, nous avions comme professeur un ancien élève de l’École Normale Supérieure de la promotion 1913, agrégé de Lettres. En terminale, c’était différent, nous étions une bonne trentaine, un effectif plus courant. Les professeurs étaient remarquables. Les cours se passaient dans une atmosphère de sérénité et de calme. C’était la fin d’une époque, les élèves se levaient quand le professeur entrait, le professeur vouvoyait les élèves, toutes choses qui paraissent aujourd’hui ridicules, ce n’était pas le monde d’aujourd’hui, c’était encore le XIXème siècle. En 1944, tout a changé, les Allemands ont été chassés, les partisans de Vichy aussi, la France a retrouvé un gouvernement indépendant, les Français ont retrouvé la liberté. Je suis resté encore deux ans au lycée, il n’y avait guère de différence dans l’enseignement, les mentalités ou la façon d’être.

LTET: Vous étiez en quelque sorte préservés ?

EB: Je ne dirais pas préservés; nous bénéficions d’une sorte de permanence de l’enseignement dans un lycée français. Le lycée Thiers était une sorte de symbole, c’était à l’époque le grand lycée de Marseille. Il était situé au centre-ville dans un quartier ni trop bourgeois ni trop populaire, dans un ancien établissement religieux, l’architecture en témoigne. Le lycée préparait déjà aux grandes écoles. Je ne m’en suis pas préoccupé car j’étais plutôt orienté vers des études littéraires. Mais j’avais le goût de l’histoire, Roland à la bataille de Roncevaux, le procès de Jeanne d’Arc ou celui de Louis XVI, des événements aussi passionnants que la lecture de tel ou tel roman.

LTET: Vous avez donc été marqué par vos études en latin, en grec mais aussi en histoire.

EB: J’avais le goût de l’histoire, j’ai beaucoup apprécié également la philosophie, même si je trouve parfois qu’elle comporte un caractère un peu abstrait. J’avais été très intéressé aussi par la psychologie et j’ai toujours pensé que la métaphysique et la morale étaient des sciences assez abstraites elles aussi. Il m’était venu l’idée que j’aurais pu faire de la psychiatrie ou de la psychanalyse mon métier, mais j’ai eu des difficultés de santé et on m’a expliqué qu’il valait mieux faire des études plus « faciles ». J’ai donc suivi une année de droit à Aix, qui était supposée plus « facile » et qui l’était en effet, et comme j’ai eu une mention, j’ai pu entrer à Sciences Po Paris. Une mention assez bien suffisait pour y être admis sans examen, c’était moins compliqué qu’aujourd’hui.

LTET: Aviez-vous déjà une idée du métier que vous alliez exercer ?

EB: Non, je m’étais dit que j’allais faire Sciences-Po et du droit en même temps et que je verrais après.

LTET: Il n’y avait donc pas de concours après l’année de droit ?

EB: Non, il y avait une passerelle après qui s’appelait « l’année préparatoire ». Là aussi il y avait un corps enseignant remarquable, jeune, émanant du Conseil d’Etat, de l’inspection des finances ou des directions de ministères. C’était quelque chose de moins universitaire et plus branché sur la vie réelle. J’ai passé mes examens de Sciences po et de droit sans grand brio et suis arrivé à ma vingtième année. Voulant changer de vie, j’ai décidé de faire mon service militaire en Afrique du Nord dans la cavalerie. On m’a envoyé en Algérie dans un régiment de Spahis, où il y avait peu de chevaux et beaucoup d’auto-mitrailleuses et de chars. Au bout d’un an c’était fini et je suis revenu à Marseille. J’aurais pu être avocat, j’ai un peu hésité et comme je pouvais m’y présenter, on m’a conseillé de tenter l’ENA. J’ai travaillé durant quelques mois et j’ai été reçu. J’ai pris une autre voie que l’activité privée; elle me convenait entre aimer l’histoire et s’intéresser à l’État et ce qu’il représente, il y a beaucoup de liens.

LTET: C’est donc une fois entré à l’ENA que vous avez eu cette vocation de servir l’État ?

EB: Quand on fait I’ENA, en principe on sert l’État. À l’époque il y avait des règles assez strictes, il fallait s’engager à servir un certain nombre d’années, tout cela me convenait très bien. J’ai fait ma scolarité et j’ai eu un rang qui me permettait de rentrer dans le corps de mon choix. Je pouvais choisir entre le Conseil d’État et l’inspection des finances. Je trouvais que ceux qui choisissaient l’inspection des finances étaient un peu trop préoccupés par leur carrière, alors qu’au conseil d’État, on avait davantage d’indépendance d’esprit. Chacun, aussi débutant qu’il fût, était considéré dès le départ comme libre de penser et de proposer, on pouvait aménager son temps comme on le voulait. Tout cela me convenait très bien. C’était par goût d’indépendance que j’ai choisi le Conseil d’État. Moyennant quoi, plus tard, j’ai surtout fait carrière dans la politique comme ministre des Finances et de l’Economie. Ce sont les hasards de la vie.

LTET: Le lycée Thiers est-il selon vous un bon exemple du concept républicain d’ascenseur social ?

EB: L’ascenseur social existait sans qu’on en parle. C’était l’idéologie républicaine ouverte à tous, offrant les mêmes chances à tous sans aucune différence de classe ou de religion. On ne s’en gargarisait pas. Il n’était pas question de discrimination positive comme aujourd’hui. On jugeait ceux qui se présentaient aux examens en fonction de leur mérite. C’était des lycées où on ne demeurait pas si on ne travaillait pas bien, il fallait mériter d’y rester. Il y avait des élèves de tous les niveaux de la société, mais il y en avait probablement plus issus de la classe moyenne que des classes les plus modestes de la population. On n’avait pas comme idée fixe la lutte pour l’égalité. Pas du tout le monde d’aujourd’hui. C’était autre chose, non pas moins efficace, mais sans doute empreint d’inégalité. On a pu cependant voir beaucoup d’élèves issus de milieu modeste faire des carrières prestigieuses. L’ascenseur social était peut-être dans les faits mais pas dans les propos.

LTET: Quelle image avez-vous gardé du lycée Thiers ?

EB: Bonne. J’ai été élève entre 13 et 17 ans, c’est l’âge de l’adolescence où tout devient différent. On accède à l’âge adulte et à la vie de l’esprit. À l’époque, on commentait Montaigne dès la seconde. C’était d’une qualité exceptionnelle.

LTET: Vous pensez que l’enseignement était différent de celui dispensé aujourd’hui ?

EB: Je pense qu’aujourd’hui on est moins exigeant, pour les programmes d’histoire ou de littérature ce n’est pas du tout comparable. Il y avait une place pour l’histoire ou la littérature classique très forte. Peut-être était-ce trop et fallait-il évoluer. D’une certaine manière c’était le XIXème siècle qui se terminait. Il s’est tout à fait achevé en mai 68, vingt ans plus tard, c’était le début de la fin.

LTET: Y avait-il des activités extrascolaires organisées par le lycée ?

EB: Assez peu. Les horaires étaient contraignants, on allait en classe le samedi après-midi. On avait de longues vacances d’été, du 14 juillet à début octobre, mais pas de vacances de quinze jours à la Toussaint ou en février. On travaillait, il n’y avait pas tellement d’activité sportive. Moi, par exemple, quand j’étais enfant, j’étais louveteau puis scout catholique et je partais en camp dans les Alpes de Haute Provence ou en Ardèche.

LTET: À l’Œuvre Jean-Joseph Allemand ?

EB: Oui. J’en ai de très bons souvenirs. J’y suis allé de 7-8 ans à 15-16 ans, c’est là où j’ai fait ma confirmation et ma communion. C’était dirigé par une sorte de congrégation religieuse avec des
hommes célibataires qui faisaient des vœux mais je ne sais pas bien lesquels et qui conservaient leurs activités professionnelles. Il y avait deux aumôniers qui étaient des pères eudistes et des centaines de jeunes adhérents.

LTET: Vous en gardez également de bons souvenirs ?

EB: Excellents. Là aussi c’était assez sévère, le dimanche, on commençait la journée par des prières avant la messe et on récitait ensuite des psaumes. Puis, l’après-midi, il fallait s’arrêter de jouer pour réciter les vêpres.

LTET: Vous y jouiez au football il me semble ?

EB: Oui. Je jouais arrière droit, on court moins.

LTET: Aviez-vous d’autres divertissements ?

EB: Le dimanche on allait parfois faire des excursions, à Tellene ou dans les calanques. Un jour, nous avons fait de l’escalade à Marseilleveyre sous la direction de l’alpiniste Gaston Rébuffat qui a gravi plus tard I’Annapurna.

LTET: Avez-vous des anecdotes liées à votre passage au lycée ?

EB: Je n’ai pas été particulièrement puni, je n’étais pas chahuteur, j’étais ce qu’on appelait « raisonneur », je discutais et n’acceptais pas ce qu’on me disait sans réagir.

LTET: Aujourd’hui le nom du lycée est parfois remis en question en raison du rôle d’Adolphe Thiers dans la Commune de Paris.

EB: Adolphe Thiers a été un homme qui a joué un rô1e important dans notre Histoire à plusieurs reprises. Quel était 1e problème en 1870 ? Paris avait fréquemment imposé sa volonté à la France entière sous l’Ancien Régime, sous la Révolution française, en 1830, en 1848 et 1851. Paris se révoltait contre le pouvoir en place et la France entière suivait. Thiers a voulu casser ce lien, libérer la France de la domination de Paris. Il y est parvenu, il n’y a plus eu de révolution venant de Paris, mai 68 n’en était pas une. Depuis cette époque, il ne suffit pas qu’il se passe quelque chose à Paris pour que cela influence automatiquement la France entière. On ne peut pas juger des grands personnages de notre histoire en fonction uniquement de nos réactions d’aujourd’hui. On peut toujours trouver quelque chose de répréhensible dans l’action de De Gaulle, de Clemenceau, de Napoléon, de Louis XIV, de Richelieu, de Jeanne d’Arc, de Saint-Louis, de Charlemagne ou de Clovis. Ce qui compte avant tout c’est ce qu’ils ont fait d’utile pour notre pays. Je n’ai pas de sympathie particulière pour le caractère ni la personne de Thiers. Il a réprimé la révolte des partisans de la Commune avec une cruauté inutile. Cependant, n’oublions pas qu’après la défaite de 1870 face à la Prusse, il a joué un grand rôle dans l’établissement de la IIIème République et dans la
libération du territoire. Cela mérite qu’il lui en soit tenu compte. Si l’on se met à discuter le bien-fondé des monuments consacrés aux grands hommes, il n’y en aura plus un seul qui sera préservé. L’histoire doit être écrite, elle doit dire la vérité, mais ce n’est pas un tribunal qui juge des mérites des uns et des autres en fonction de la sensibilité du moment présent.

LTET: Certains collectifs féministes voudraient, en référence à la Commune, remplacer le nom de Thiers par celui de Louise Michel, décédée à quelques encablures du Lycée.

EB: Ce serait ridicule de débaptiser le lycée Thiers et de l’appeler Louise Michel. N’oublions pas qu’elle a soutenu l’émeute des Parisiens contre le gouvernement, et qu’à cette occasion de nombreuses violences ont été commises contre des innocents, même si elles ne sont pas comparables à la répression par le gouvernement de l’émeute des partisans de la Commune.
Il se trouve qu’en 1993, pour des raisons que je ne connais pas réellement, on m’a décerné le prix Louise Michel. À l’époque, j’avais été ministre des Finances et j’avais écrit des ouvrages sur le
libéralisme économique, politique que j’avais menée.

© Wikimedia Commons – Edouard Balladur 5 avril 1986

LTET: Qu’est-ce que le prix Louise Michel ?

EB: Un prix décerné, autant que je m’en souvienne, par le Centre d’études politiques et de sociétés de Paris récompensant une personnalité pour les « vertus de dialogue, de démocratie, de développement et de paix». Je n’ai pas manqué d’en être flatté.

LTET: Le nom du Lycée Thiers est connu au niveau national. Cela ne poserait-il pas un problème pour sa réputation de le renommer ?

EB: Certainement. Pour la plupart des Marseillais, le lycée Thiers est une institution dont ils sont fiers. Mieux vaut ne pas y porter atteinte.

 

Entretien réalisé par Ophélio.

 

Pour en savoir plus sur Edouard Balladur:

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89douard_Balladur

https://www.universalis.fr/encyclopedie/edouard-balladur/

https://www.gouvernement.fr/edouard-balladur