Le journalisme, quel futur?

Camille Courcy exerce le métier de journaliste reporter depuis l’âge de 19 ans. Elle en a aujourd’hui 30. En janvier 2020, elle a rejoint le média digital Brut. Ses deux documentaires “Plongée dans la colline du Crack” et “Marseille : immersion dans les quartiers Nord confinés” ont dépassé les millions de vues sur Youtube. Impressionnés par cette jeune femme de passion, nous avons voulu savoir quel était son parcours, sa manière de travailler, sa vision du journalisme. Lors du troisième confinement, elle a bien voulu répondre à nos questions. Nous publions ici la troisième et dernière partie de cette interview.

LTET: Est-ce compliqué d’aller chercher des sujets «originaux» ?

Journaliste, ce n’est pas un métier, c’est une vie. Chaque seconde, quand je marche dans la rue, quand je parle avec des amis en apéro, quand je pars en vacances, quand je parle avec ma famille, quand je parle avec le boulanger du coin, je suis toujours aux aguets en quête d’un sujet … Tout ce qu’on va me dire peut devenir un sujet. J’ai toujours l’oreille et l’oeil ouverts et je cherche toujours une façon différente de montrer les choses.

LTET: Vous réalisez votre premier documentaire en 2013. Vous en avez désormais plus d’une dizaine à votre actif, vous avez fait beaucoup de zones de conflits considérées comme dangereuses. Dans quel reportage vous êtes vous sentie le plus en danger ?

C’est difficile de comparer. Vu de l’extérieur, ce qui paraît le plus dangereux, ce sont mes débuts en Syrie. On se faisait larguer des bombes dessus jour et nuit. Mais, par exemple, à Mogadiscio, où j’étais l’année dernière, de l’extérieur, ça ne paraissait pas dangereux. Or, le fait que les shebabs (membres d’un groupe terroriste islamique somalien NDLR) soient partout dans la ville et que je sois la seule blanche, ça attire très vite l’attention. Et là, le danger, tu ne le vois pas. Tu ne peux pas le mettre en image. En un claquement de doigt, les gens peuvent t’embarquer et c’est le « trou noir».

© Camille Courcy à Mogadiscio

LTET: Lors de ce reportage en Somalie, vous étiez sous protection pour la première fois. Cela modifie t-il votre façon de travailler? Est-ce difficile de s’y habituer?

C’est à double tranchant. Sur une petite mobylette, personne ne te voit passer. Mais, quand tu circules dans un pick-up avec des gens remplis d’armes à l’arrière, tu supposes forcément qu’il y a quelqu’un d’important à l’intérieur. Avec une escorte, tu attires plus l’attention. Je n’avais pas le choix. C’était obligatoire. Quand tu arrives dans une famille avec des gardes armés de pistolets, ce n’est pas pratique. Dans une école primaire, cela n’a choqué personne, tellement les enfants voient des pistolets toute la journée. Mais cela me mettait mal à l’aise : je suis journaliste, je suis civile, je n’ai pas à être armée. Je préfère être discrète et passer «entre les gouttes».

LTET: Si vous deviez n’en retenir qu’un, quel est le documentaire dont vous êtes particulièrement fière?

J’étais tellement fière à 20 ans de faire mon premier documentaire sur la Syrie pour France 5. C’était une grande fierté pour ma famille aussi. Quand tu viens de mécanique automobile quatre ans plus tôt et que tu te retrouves à faire un documentaire sur France 5, tu te dis que tu as bien galéré mais c’est cool. Après, j’en ai aimé beaucoup d’autres. J’ai adoré la Centrafrique sur Canal+, la colline du crack, mon premier sujet pour Brut. Mais ma fierté personnelle reste la Syrie.

LTET: Recevoir des prix, est-ce quelque chose que vous auriez imaginé lorsque vous avez démarré votre carrière?

Les prix, c’est très surfait. Un ami a reçu le prix Albert-Londres et le Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, la même année, et il est toujours au RSA ou au chômage. Les prix, c’est bien joli mais ça ne sert pas à grand chose. C’est une reconnaissance qui ne vient pas du public mais d’autres journalistes. Je préfère avoir 3 millions de vues sur un documentaire sur Youtube. Quand j’étais en mécanique automobile, je n’aurais jamais imaginé ça. Dès que j’ai mis les pieds dans le journalisme à 17 ans à Cannes, je savais que je voulais faire du grand reportage.

LTET: Lorsque vous étiez journaliste indépendante, vous avez bataillé 7 ans afin d’obtenir une carte de presse. En 2018, vous signez une tribune dans Libération intitulée « journalistes avec ou sans carte de presse». Néanmoins, vous avez toujours essuyé des refus de la part de la CCIJP (Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels) en raison de votre statut. En juillet dernier, six mois après vos débuts chez Brut, vous recevez finalement votre carte de presse et l’accueillez avec une légère amertume. Qu’ont symbolisé pour vous toutes ces années d’attente?

En fait, ce qui m’agace avec la carte de presse, c’est la CCIJP, une bande de «vieux» dans des bureaux qui ont pouvoir de vie ou de mort sur les journalistes de terrain. Qui sont ces gens ? Quelle légitimité ont-ils pour décider qui est journaliste ou pas ? Personne ne sait sur quels critères ils jugent, qui et comment. Finalement, on m’a donné ma carte de presse quand je travaillais pour Brut considéré comme une agence de presse. Mais, qu’est-ce que cela a changé ? Pas grand-chose…

© clubdelapresse30

LTET: Est-ce beaucoup plus difficile pour un journaliste de travailler sans carte de presse?

Quand tu travailles en France dans le domaine politique, c’est quasiment impossible. Pour entrer à l’Élysée, au conseil des ministres, au sénat, etc… il faut la carte de presse. Sans cette carte, c’est très handicapant pour ceux qui couvrent les manifestations maintenant. Avant, ce n’était pas un souci mais depuis qu’on respecte moins la liberté de la presse, c’est plus compliqué. Parce que tu peux te retrouver dans une nasse, «gazé», en garde à vue, considéré comme un manifestant. Ça peut aussi être compliqué pour obtenir des visas mais c’est toujours faisable. Moi, j’avais des visas à chaque fois, mais la carte de presse enlève juste la paperasse. Avant, je devais faire des lettres de missions pour prouver que j’étais journaliste et que j’avais fait des documentaires. Maintenant, j’évite tout ça. J’ai juste à sortir la carte ou une photocopie et ils me laissent tranquille. À l’étranger sur les check points, tu t’arranges toujours. En Irak, je n’avais pas de carte de presse, mais j’avais le téléphone d’un général, qui était un super ami. Je l’appelais, il parlait au check point et je passais.

LTET: Donc le réseau sert beaucoup?

Le réseau, c’est beaucoup plus important que la carte de presse, c’est sûr et certain. Il ne suffit pas d’une carte de presse pour faire un documentaire. Mais globalement la carte de presse évite des discussions et de la paperasse. Ce n’est pas non plus le «graal».

LTET: La loi pour une sécurité globale préservant les libertés a été adoptée par le sénat le 18 mars. Quel regard portez-vous sur l’article 24 décrié par une importante partie de la profession?

Je ne suis pas journaliste politique, mais je peux donner mon ressenti. Sur le terrain, d’année en année, c’est de pire en pire. Avant en tant que journaliste, tu étais protégé, dans la rue, dans les manifestations. Tu avais le droit de filmer. La loi stipule que n’importe quelle force de l’ordre dans l’espace public, hors opération antiterroriste, doit être fière de sa mission et doit se laisser filmer. Cet aspect n’est plus du tout respecté. Dès que j’arrive près d’un policier, je me fais «embrouiller», n’importe quel journaliste qui veut faire une image se fait «embrouiller». Combien de fois je me suis pris du gaz lacrymogène à bout portant. A plusieurs reprises, on m’a fait des croche-pieds, j’ai reçu des coups de matraques, des insultes… Il y a un gros problème pour la démocratie française à ce niveau-là. Normalement, n’importe quel citoyen, même sans carte de presse, même pas journaliste, a le droit de filmer une intervention policière. Du moment où un policier n’est pas cagoulé, que ce n’est pas une intervention exceptionnelle, n’importe qui a le droit de le filmer en exercice. Or, désormais, ils ne veulent plus que les journalistes filment les manifestations. On n’a pas à demander l’autorisation de la préfecture. La ville nous appartient, elle appartient à tout le monde. Dans les pays nordiques, si tu fais une demande pour visiter une centrale nucléaire ou une base militaire, en 48 heures tu as l’autorisation. En France c’est «des années» de démarches. Comment ça se fait ?

LTET: Selon vous, la profession de journaliste en France est-elle actuellement en crise?

© Engin Akyurt – Pixabay

On est en train de vivre la «mort» des médias traditionnels. Il y aura toujours des grands comme Le Monde qui resteront. Même à la télévision, il n’y a plus d’audience. Comme il y a moins d’audience, il y a moins de publicité, moins d’argent qui rentre et donc moins d’argent pour financer les journalistes. Attention de ne pas mélanger journalistes et médias, parce que les journalistes sont les premières victimes des médias. Les journalistes ont envie de faire du bon boulot, 99% d’entre nous voulons faire de bons reportages. Le problème, c’est que les médias ne les laissent pas faire.

LTET: Vous comprenez la défiance de la population et des jeunes en particulier envers les médias?

Il y a un gros problème de mixité sociale dans le journalisme. Les gens n’ont pas l’habitude de voir un sujet sur un quartier «populaire» sans dire «regardez ces méchants dealers, ils ont des pistolets». Il faut arrêter. Certes, quand tu as un journaliste qui a été à Louis-le-Grand toute sa scolarité et qui arrive dans les quartiers nord de Marseille, il ne voit pas la réalité de la même manière. On lui a toujours dit «attention tu vas te faire braquer, attention ils vont te dépouiller». L’approche ne sera pas la même que moi par exemple qui ai fait tout mon lycée dans un quartier très populaire. J’ai juste l’impression de voir mes amis du lycée. J’ai plutôt de l’affection pour eux. On a besoin de journalistes qui viennent de milieux très différents.

LTET: Quelles sont selon vous les principales qualités d’un bon ou d’une bonne journaliste reporter?

Persévérance et curiosité. Il faut vraiment être passionné, pas avare de son temps. Bienveillance, compassion. Un esprit technique quand tu dois gérer l’image et le son. Être polyvalent, de bonne humeur, optimiste, pour aller vers les gens et leur donner envie d’aller vers toi…Toutes ces qualités sont importantes. La principale, c’est d’être soi-même. Ne jamais vouloir ressembler à d’autres, être très atypique. Avoir un profil très différent, une façon de parler, de voir le monde très personnelle pour donner une «bouffée de fraîcheur» au journalisme.

LTET: Quel message voudriez-vous faire passer aux jeunes intéressés par le métier de journaliste?

Toujours aller au bout de ses rêves. Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde. Mon professeur à l’I.U.T de journalisme disait «si tu ne connais pas la vie de la personne au P.M.U en bas de chez toi, c’est que tu es un mauvais journaliste». Maintenant, il y a une chance incroyable: tu peux mal filmer avec un téléphone de mauvaise qualité, mais s’il y a une belle histoire et un beau témoignage, les gens écoutent. Avec YouTube, vous pouvez créer votre propre chaîne, faire vos propres documentaires, être sur les réseaux. Votre génération est l’avenir du journalisme. Vous avez tout à inventer, les nouveaux formats, les nouvelles façons de faire. Vous pouvez avoir les retours des gens, c’est une chance unique dans l’histoire, il faut en profiter à fond. Ce ne sont pas les diplômes qui vont compter, c’est ce que tu filmes, ce que tu fais et comment tu le racontes.

Interview réalisée  par Ophélio