Vendredi 17 novembre 2021 entre dans le dictionnaire en ligne le Petit Robert le pronom « iel », issu du mélange de « il » et de « elle », défini de la manière suivante: « iel/iels – pronom personnel sujet de la 3e personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quelque soit son genre ». Avec un léger retard de quelques mois, tentons d’expliquer (ou d’expliciter) quel usage on fait aujourd’hui de ce pronom.

Iel(s), un emploi féministe

En français, nous possédons deux pronoms de la troisième personne : il -masculin- et elle -féminin-, si l’on exclut l’usage courant et la décision du Petit Robert d’inclure le pronom iel dans son dictionnaire. Inclure, c’est justement la volonté de ce pronom. En effet, la langue française utilise “ils” pour parler d’un groupe de personnes (non-exclusivement féminin ou masculin). Chaque enfant connaît la règle apprise un jour à l’école “le masculin l’emporte sur le féminin”. Ainsi, “iels” propose de mettre la balle au centre : quand le groupe est mixte, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin et ce, réciproquement. L’utilisation du “ils”, héritée d’une confusion linguistique entre le neutre et le masculin latin, possède donc un équivalent, plus inclusif, le “iels”. Les femmes et les minorités de genre sont alors incluses dans la grammaire et la conjugaison françaises. Ce débat rappelle celui sur la féminisation des métiers, prohibée longtemps par l’Académie Française, dénoncée d’ailleurs par l’historienne Eliane Viennot dans l’ouvrage L’Académie contre la langue française : le dossier féminisation. Si l’adoption du mot “autrice” ou “professeure” et de “iel” peut sembler récente, elle n’est en réalité pas si nouvelle que cela. Voltaire, philosophe des Lumières, écrivait par exemple “la professeuse”, et des pronoms neutres comme “al” ou “el” étaient employés jusqu’au XIIe siècle, particulièrement dans l’Ouest de la France. Certes, il s’agit de choses rares, mais cela prouve néanmoins que les mots neutres et inclusifs pour les femmes (on ne peut parler, considérant l’époque, d’une quelconque inclusion de minorité de genre) datent d’il y a plusieurs siècles. Ainsi, une des vocations de ce néo-pronom est d’inclure les femmes dans la langue française, longtemps dominées par les hommes.

Iel : le respect des identités non-binaires

Le terme non-binarité est un terme parapluie qui englobe toute identité de genre différente de la norme binaire de notre société (homme et femme). Toute personne ne se reconnaissant ni exclusivement en tant qu’homme, ni exclusivement en tant que femme, peut se considérer comme non-binaire. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un “troisième genre”. Pour le comprendre, il faut ainsi représenter le genre comme un spectre et non comme des cases définies et sans aucun lien. Judith Butler, philosophe américain.e*, déclare lors d’une interview à Philosophie Magazine qu’ “il est sans doute plus pertinent de considérer le genre comme un spectre plutôt que comme une opposition binaire homme/femme. “, avant d’ajouter qu’iel reconnaît  qu’il “y aura toujours des différences en matière de genre”. Toutefois, la philosophe rejette l’idée qu’il n’y aurait, en matière de genre, qu’une unique différence, celle entre hommes et femmes”.

© Wikimediacommons – Exemple d’une représentation du spectre du genre

 

En anglais, le pronom “they” est neutre, et permet aux personnes non-binaires d’avoir un pronom ni féminin, ni masculin. De plus, les adjectifs n’ont, dans presque tous les cas, aucun genre. En français, comme dans d’autres langues aux racines grecques et latines comme l’espagnol ou l’italien, les adjectifs se “genrent” soit au masculin, soit au féminin, et l’on se réfère généralement aux pronoms “il” ou “elle”. Des mots neutres comme “incroyable” existent, mais il s’agit d’une minorité d’adjectifs. Ainsi, dans la langue des dictionnaires, il n’existe aucune alternative neutre à ces pronoms.

Le mot “iel” n’a pas de date d’apparition précise. En 2015, le dictionnaire en ligne Wiktionnaire ajoute dans ses pages numériques le “iel”, qui peut être considéré comme une traduction directe du “they” anglophone. Ce pronom apparait donc dans les milieux queer et permet une forme neutre, inexistante jusqu’alors.

“Iel” et la non-binarité : une nouveauté ?

Le pronom iel en lui même est récent, datant de plus ou moins dix années (la date précise n’étant pas connue), mais les pronoms neutres eux, existent depuis des siècles. Le philologue français Gaston Paris relève dans un article intitulé Le pronom neutre de la 3e personne en français les origines du “il” et dresse une explication étymologique de celui-ci, tout en mettant en avant certains pronoms neutres. Publié en 1894, G. Paris indique dès les premières lignes : “L’existence d’un pronom personnel neutre de la 3e personne en français n’est pas restée, comme on le verra, absolument inconnue jusqu’à présent; toutefois elle n’a pas été suffisamment mise en lumière, et on en a pas tiré toutes les conséquences”. Plus loin, il recense l’usage dans deux patois de la langue d’Oil, le poitevins et le saintongeais, d’une “forme ol, qui, employée d’ordinaire devant les voyelles, comme o devant les consonnes, faisait uniquement fonction de nom neutre”.

Quant à l’existence de la non-binarité, elle est ancienne et même ancestrale.

Un voyage dans le temps s’impose

Grèce Antique, Platon, Socrate et Aristophane sont étendus sur des banquettes, autour de la « trapezza » qui déborde de vins et de mets. On a mangé copieusement, il est temps maintenant de philosopher. « L’amour » est le thème du soir. Tour à tour, les disciples de Socrate prennent la parole, contant mythe et légende, déclarant des Idées et des principes. Aristophane se lance et parle de l’Androgyne, cette créature mi-femme, mi-homme, à l’origine du mythe de l’âme sœur. Le Banquet de Platon nous expose cette histoire de cette divinité qu’on pourrait qualifier avec nos mots contemporains de “non-binaire”.

Hors de l’Europe, il existe de nombreux peuples où la vision binaire n’existe pas.

Nombreuses communautés ancestrales amérindiennes reconnaissent par exemple l’existence des « two-spirits », littéralement des « deux-esprits » dans un seul et même corps, un esprit « femme » et un esprit « homme » , définition qui s’articule avec celle de non-binarité.

Autre exemple, également en dehors de notre système occidental : le peuple Bugi de la province du Sulawesi du Sud, en Indonésie. Iels ne reconnaissent pas deux ou trois genres mais cinq genres différents. De par notre sys(cis?)tème, il est compliqué d’expliquer concrètement ces derniers, ou du moins les notions de genre et de transidentité diffèrent.

Il existe chez ce peuple des femmes cisgenres (assignées femmes à la naissance et qui s’identifient en temps que femmes), les oranoé ; des hommes cisgenres (remplacez le mot « femme » par « homme » dans la définition précédente), les makkunrai ; des femmes transgenres (assignées hommes à la naissance mais qui s’identifient et qui sont donc des femmes), qu’iels nomment calalai ; des hommes transgenres (de même, inverser les termes « femmes » et « hommes » dans la précédente explication), appelés calabai ; et des personnes intersexes (aux attributs sexuels féminin et masculin) dont le genre n’est ni homme, ni femme, et que l’on peut qualifier de non-binaire, avec nos mots de notre société, dont le nom est bissu. Ici, encore, nous retrouvons l’existence ancienne de la non-binarité, puisque, en effet, la tribu Bugi existe depuis 3500 ans environ.

Toutefois, il est vrai que les termes utilisés sont ici à prendre avec des pincettes, ne représentant pas la réalité exacte des choses.

De même, rappelons que le sexe ne définit pas le genre,  selon la théorie du féminisme constructiviste, école de pensée qui est par exemple celle de l’écrivaine Simone de Beauvoir. Ainsi une personne intersexe peut ne pas être non binaire. Le genre est complexe et personnel : chacun a sa propre vision de son genre.

 

Eva

 

*l’écriture inclusive est utilisée puisque Judith Butler se définit comme non-binaire. La volonté ici fut donc de respecter les accords liés à son genre, même si nous pouvons noter que l’écrivain.e de Trouble dans le genre accepte de “parler en tant que femme” (Interview dans Philosophie magazine, le 30 décembre 2020) mais seulement dans certaines circonstances.

Sources:

Interview de Judith Butler dans Philosophie Magazine

https://www.philomag.com/articles/le-spectre-du-genre

Article de Gaston Paris, Le pronom neutre de la troisième personne en français

https://www.persee.fr/doc/roma_0035-8029_1894_num_23_90_5817

Article de France Culture, Pourquoi n’existe-t-il pas de genre neutre en français ?

https://www.franceculture.fr/litterature/pourquoi-nexiste-t-il-pas-de-genre-neutre-en-francais

Pour approfondir au CDI:

  • Neutriser, Emancipation(s) par le neutre, de Lila Braunschweig, éditions Les liens qui libèrent, collection Trans, 2021.