Pour être lu? Ou pour transmettre un regard? Méditations à partir des discussions du dernier comité de rédaction de notre journal, vendredi 31 mai.

Une réunion en présence de Messieurs les directeurs de publication et de Mademoiselle la rédactrice en chef du journal “La Terre en Thiers”, toujours prompte à modifier les articles trouvés contestables, ne pouvait être qu’instructive et enrichissante. La dernière en date, traversée par la discussion de l’article sur le regrettable suicide d’une lycéenne, fut particulièrement fructueuse. Les hésitations que causèrent le traitement d’une telle affaire, le débat sur le regard à adopter dans un tel cas, l’implication toute personnelle d’un des rédacteurs, tout cela contribua à donner à nos paroles une profondeur particulière.

Quel regard le journaliste doit-il – peut-il – adopter pour traiter un sujet prompt à susciter l’émotion ?

      Il ne s’agit évidemment pas ici de décider catégoriquement de ce que doit être le journalisme, mais d’évoquer quelques arguments, de tracer quelques lignes d’une réflexion que chacun pourrait rencontrer.

      L’article, donc le journaliste, est par définition un medium entre le lecteur et l’information transmise, parmi la multiplicité des media produits par le monde moderne – image, son, usages alternatifs de l’écrit….  A ce titre, il lui est imposé un double devoir envers les informations qu’il transmet et envers le lecteur auquel il se destine. Devoir d’objectivité, mais aussi de pudeur, de respect, vis-à-vis des objets traités. Envers le public, devoir d’être lu d’abord, de diffusion, sans laquelle la médiation interrompue perd tout sens. Devoir, ensuite de lisibilité, de pédagogie, tout en maintenant l’exigence de qualité et d’élévation de la réflexion, de respect du lecteur autant que du sujet, etc… L’enchevêtrement de ces devoirs souvent contradictoires laisse entrevoir l’ampleur et la complexité du problème du regard adopté.

      Il n’existe pas de degrés zéro du style qui puisse se défaire de toute détermination formelle pour laisser apparaître les seuls faits. L’usage d’une langue, d’un lexique, d’un regard dénote une subjectivité. Néanmoins, qu’une parfaite objectivité soit inaccessible ne signifie pas qu’il ne faille pas chercher à y tendre.

      Mais, doit-on pour autant se départir de toute compassion, de toute humanité ? Ne faut il pas user de la forme pour atténuer la dureté de certains faits, pour ne pas agresser ?

        Attention alors à ne pas tomber dans la dérive de certains media – je vise tout particulièrement une célèbre chaîne de télévision – de faire systématiquement appel aux bons sentiments des spectateurs, à leurs émotions en les braquant sur un pathétique-anecdotique  sans intérêt.

      Il faut être lu certes, c’est le principal – l’unique – rôle d’un article. Mais cela ne veut pas dire que la conquête du public doive être son unique objectif. La diffusion ne devrait elle pas être un moyen de transmettre une information, un regard, un savoir ou une opinion plutôt que d’être une fin à laquelle tout contenu serait sacrifié ?

      Une certaine dérive liant le réflexe croissant de judiciarisation – « porter plainte » pour tout et n’importe quoi – et un regain de vitalité des anciens canons moraux  oblige à ne choquer personne, à ne rien calomnier même accidentellement, sinon à nos risques et périls. Parler du suicide d’une lycéenne dans le journal du lycée ! Mais cela risque de donner des idées, c’est criminel ! On observe d’ailleurs que depuis la publication de l’article « Or noir et cupidité : There were be blood » (4/03/2013 rubrique Art et culture) des élèves mal intentionnés ont fracassé le goudron de la cour pour chercher du pétrole…

Jean Autard