Marianne Chaillan met à nu la saga

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Dans le cadre de la semaine de la Pop Philosophie, se tenait mercredi 24 octobre à la bibliothèque Alcazar une conférence sur Harry Potter d’un point de vue philosophique. Marianne Chaillan, enseignante en la matière, s’est ainsi livrée à un véritable essai écourté devant une salle comble, plus de 300 personnes, dont une majorité de jeunes, tous incollables sur la saga, ainsi que quelques photographes et journalistes. S’appuyant essentiellement sur le dernier opus, Harry Potter et les reliques de la mort, elle nous a offert une analyse pour le moins étonnante. Voici quelques morceaux choisis…

Harry Potter correspond au héros parfait, que nous voulons tous suivre, à qui nous voulons ressembler, que nous envions parfois, par son courage, sa bravoure, son altruisme, son intelligence … etc. D’après Mme Chaillan, la philosophie semble avoir inspiré J.K.Rowling dans la création d’un héros presque inaccessible. Tantôt platonicienne, tantôt aristotélicienne, l’auteur de la saga nous offrirait son savoir philosophique dans ses livres. Encore faut-il pouvoir le reconnaître?

Premièrement, le mythe des objets magiques est la clé de la saga.

Les Reliques de la Mort sont des objets divins. On en dénombre trois: la baguette de Sureau, la plus puissante au monde, la pierre de résurrection, et la cape d’invisibilité.

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L’influence du mythe de Gygès, de Platon dans la République semble ici prégnante.

La légende dit que l’ancêtre de Gygès le Lydien trouva un anneau, qui le rendit invisible une fois porté. Très vite détourné de la notion de justice, et se croyant désormais invincible, il organisa un complot pour assassiner le roi et obtint le pouvoir en séduisant la reine. Selon Platon, « personne n’est juste volontairement, […], celui qui se croit capable de commettre l’injustice la commet ». Ne voit-on pas ici le reflet de Voldemort, en quête des Reliques de la Mort qui feraient de lui le maître du monde ? A contrario, Harry Potter s’éloigne de cette citation: pendant plus de 7 ans, alors que la cape d’invisibilité lui appartient, il n’est jamais tenté de l’utiliser pour faire le mal.

De même, lorsqu’il détient la baguette de Sureau, dans le septième opus, il la détruit, au lieu de s’en octroyer les bénéfices. En étendant la réflexion à d’autres livres, on peut voir que tous les objets menant au pouvoir ultime sont sources de conflit. Par exemple, la Saga du Seigneur des Anneaux contient également un Anneau unique qui rend invisible, recherché par tous les personnages maléfiques en quête de pouvoir, dont Gollum.

 Une fois encore, Rowling semble appartenir à l’école platonicienne lorsqu’elle tente indirectement de définir la notion de bonheur.

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 Dans un dialogue intitulé Gorgias, il est dit que l’homme moral n’est pas heureux, mais que seul l’être immoral l’est. Dans ce même livre, Polos présente Archélaos, roi de Macédoine, comme un homme sanguinaire qui est heureux. Mais le malheur conduit à une injustice pour l’individu moral, comme Harry Potter. Pour compenser cette injustice, J.K.Rowling dessine Voldemort avec une laideur physique croissante au fur et à mesure qu’il tue. Ce personnage est la représentation du serpent maléfique. Tuer est une souillure de l’âme. C’est sa violation. Ainsi, dans le dernier opus, Harry propose une dernière fois à Voldemort de se repentir, en « purifiant son âme ».

 Toute la saga est nourrie de questionnements sur le réel. Il y a une confusion entre le réel et la fiction.

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Dans la saga, on ne parle plus de limites du réel car la fiction en est partie intégrante. C’est ce qui semble avoir séduit plusieurs générations dans cette lecture. Le schéma narratif créé par Rowling semble défaire toute distinction entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Des scènes se passent ainsi au beau milieu de Londres, dans la gare de King’s Cross. Il y a coexistence du monde ordinaire et du monde magique. Tout individu « dépourvu de sens décadent » et qui obéirait aux lois strictes de la matière dirait ainsi que les deux mondes représentent deux réalités différentes. L’auteur veut à tout prix éviter cette représentation commune, en brûlant la frontière entre ces deux mondes. « Les contes de Beedle le Barde » n’en sont-ils pas un exemple parfait? Pourtant, ils émanent d’une pure fiction qu’est la saga Harry Potter. Leur écriture en tant qu’œuvre à part entière, est le produit de l’imagination créatrice de J.K Rowling, afin de nous introduire dans son monde féerique, jusqu’au brouillage entre réel et fiction.

 Autre caractéristique soulevée par l’enseignante de philosophie: l’omniprésence du thème de la mort.

Toute la philosophie de Harry Potter suscite des questions sur l’existence et la finitude. La mort submerge la saga, comme le montrent les noms anglais des premier et dernier tomes. Fini le petit écolier en quête de connaissance magique, plein d’une curiosité presque naïve propre à l’apprenti sorcier qui veut faire voler une plume avec la simple formule magique Wingardium Leviosa !

Harry, de livre en livre, gagne en maturité : cette curiosité devient une haine contre celui qu’il doit détruire. C’est pour cela que la matière de « Défense contre les Forces du Mal » est sa matière préférée, à laquelle il obtient un Optimal (O) à son Brevet Universel de Sorcellerie Elementaire (BUSE, l’équivalent du bac des moldus que nous sommes…).

D’autres élements appuient cette thèse. La vie de Harry Potter, et celle de Tom Jedusor (le nom de Voldemort avant son ascension vers le Mal), débutent par une mort. La mère de Tom, Mérope, est morte en accouchant. Le jeune enfant résidera donc à l’orphelinat : dans Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, on nous présente un Tom méchant avec ses camarades, sombre et vil dans ses actions. En fait, il n’a toujours pas fait le deuil de sa mère qu’il n’a pas connu : c’est une lutte contre la mort qu’il entreprend, et qu’il mène toute sa vie, en quête d’immortalité. Harry Potter, quant à lui, a vu la mort, c’est le Survivant : de manière symbolique, le premier chapitre de la saga s’appelle ainsi. Mais ce qui différencie les deux personnages, c’est que Harry va dans l’acceptation de la mort, contrairement à Voldemort.

Il y a ainsi une présence de ce thème dans l’ensemble des livres. La pierre philosophale permet à Nicolas Flamel de vivre 666 ans. Dans le conte des Trois Frères, l’un des frères conjure la mort en utilisant la pierre de résurrection. Cependant, braver la mort n’est pas une source de bonheur : ce frère se suicidera car devenu fou ; Nick-Quasi-sans-Tête, n’est pas heureux de sa nouvelle vie fantomatique, tout comme Helena Serdaigle.

L’acceptation de la finitude comme condition nécessaire à la vie est indispensable pour éprouver bonnement sa vie réelle.

 En conclusion, Marianne Chaillan termine en apothéose en affirmant que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Un grand bravo à cette enseignante, qui a su retrouver un sens philosophique au coeur de la saga Harry Potter, la saga de notre génération.

 LOLO David