Au delà d’une vision simpliste où elle n’est que fantaisie et science fiction, la saga révolutionnaire Matrix qui désormais est connue de tous, peut également se lire comme une traduction de nombreux concepts philosophiques. La question reste de savoir si les frères Wachowski, les réalisateurs, ont implicitement ou explicitement glissé les nombreux thèmes philosophiques rencontrés dans cette saga… Accrochez-vous, en voici les plus importants.

Avec l’apparition des robots, puis de l’intelligence artificielle, les machines ont réussi à imposer leur autorité à travers le monde, jusqu’à contrôler les Humains. Mais ces machines ont besoin d’énergie pour survivre et maintenir leur générateur. Épuisant l’énergie solaire (d’où l’hiver nucléaire, souvenez-vous la scène dans le désert du réel dans le premier opus !), ils utilisent l’énergie émise par les Humains. Pour ce faire, ces derniers sont enfermés dans des cocons dès leur naissance (qui plus est artificielle, non naturelle). Cette technique considérée comme insuffisante, la Matrice est ainsi créée, univers virtuel dans lequel les Humains s’épanouissent inconsciemment, assurant une quantité d’énergie considérable aux Machines.

« Je n’ai pas dit que ce serait facile, Néo. j’ai dit que ce serait la vérité. » Morpheus

Une première métaphore est évidente dès le premier opus. Il s’agit du mythe de la Caverne, de Platon, dans La République : c’est l’histoire d’un homme qui “se réveille”, prend conscience de la nature illusoire du monde, contemple la Vérité et décide néanmoins de “redescendre” dans la caverne pour essayer de réveiller à leur tour ses compatriotes toujours “endormis”. Cet homme illustré chez Platon n’est autre que Morpheus, un hacker informatif rebelle au joug des machines, qui contacte Neo dans la Matrice, persuadé qu’il est l’Elu capable de sauver la race humaine.

Matrix serait une saga « idéaliste » : le monde dans lequel nous vivons n’est qu’illusion. Dans cette mesure, elle peut être rapprochée de la pensée de Descartes, dans les Méditations Métaphysiques. Par delà les arguments traditionnels (cette illusion est liée à nos sens, à nos rêves), Descartes va plus loin et élabore la fameuse notion de malin génie. Et si un démon tout-puissant était continuellement en train de me tromper au sujet de l’existence du monde physique, incluant même mon propre corps ?

Encore plus vraisemblable est la théorie de l’idéalisme absolu. Pour cela, la perspective d’une inspiration berkeleyenne (philosophe irlandais) s’offre à nous. Cette théorie affirme que tout ce qui existe n’est qu’un esprit, une idée, ou un état de conscience, ce qui justifierait que la Matrice n’existe pas. Selon Berkeley, il y a une forte conjonction entre idéalisme et immatérialisme. Si on enlève les propriétés quelconques qui forment toute chose, on comprendra que cette chose n’existe plus. Souvenez-vous une des scènes les plus complexes et philosophiques dans le premier opus : quand Néo rencontre l’Oracle, il fait la connaissance d’un jeune garçon qui tord des cuillères par sa simple concentration. Mais ce n’est qu’une grande illusion créée par la Matrice :

« N’essaie pas de tordre la cuillère car c’est impossible. Tu dois essayer de te concentrer pour faire éclater la vérité : la cuillère n’existe pas. Et là tu sauras que la seule chose qui se plie ce n’est pas la cuillère, c’est seulement ton reflet. »

 Toute la saga est construite autour d’un dualisme tel le Yin et le Yang, par le biais d’oppositions. Ainsi le choix de la pilule bleue ou rouge dans Matrix 1 est cornélien ! On retrouve ce dualisme à travers les personnages de l’Architecte et de l’Oracle. Tout les oppose : l’oracle souhaite le changement, l’évolution par ses dires, tandis que l’architecte n’est qu’un programme qui vise l’immobilisme : il consiste en effet à toujours « rééquilibrer l’équation de la Matrice ».

Cette forte opposition est également présente dans les personnages de Néo et de Smith. Smith, un agent-virus qui a échappé au pouvoir des Machines, ne désire que l’expansion de sa personne. Il refuse la différence et rêve d’une uniformisation absolue des individus, allant jusqu’à détruire l’autre dans son identité, pour le remplacer par lui-même… contrairement à Néo, figure conciliante traduisant la volonté de diversité et de cohabitation.

Lorsque Smith trouve absurde le combat que Néo mène, celui-ci lui répond simplement : « Parce que je l’ai choisi ». Ainsi, il appartient à l’homme seul de donner un sens à sa propre existence. Néo refuse donc le mécanisme et le déterminisme de Smith, et exalte avant tout la notion de liberté individuelle.

« Il y a une seule et unique constante. Une seule règle d’or, une seule et unique vérité absolue, la causalité. Action ? – réaction. Cause ? – effet. » Le Mérovingien

Le couple Morpheus – le Mérovingien, est axé sur cette optique dualiste. Le Mérovingien, programme de la Matrice, suit la pensée déterministe de Descartes, selon laquelle toute chose en provoque une autre. Il porte donc un point de vue déterminé et machinal sur la Matrice. Il est vain selon lui de lutter pour modifier le futur, car il est déjà écrit et programmé… le présent est impuissant. L’instant présent n’existe plus. Morpheus, quant à lui, dit au contraire que le futur est à créer. Il se base sur le seul présent, capable de modifier le futur. C’est pour cela qu’il accorde une grande importance à l’Oracle : ses prédictions guident l’humanité vers un futur qui n’est pas encore connu.

Pour finir sur cette énumération loin d’être exhaustive, pourquoi ne pas terminer sur la polémique qui a touché la sortie du livre « Matrix, machine philosophique » en 2003 ! Cet ouvrage, qui traite de façon complète les aspects philosophiques dans la saga, a été en effet l’objet d’accusations du journal Libération (voir « La philo au service de “Matrix” », Libération, 11 octobre 2003). Il accuse les auteurs de profiter du succès du film, ou encore de brader la philosophie en la rabaissant : « la philosophie a sans doute mieux à faire que de soutenir et promouvoir les grandes machines de l’industrie cinématographique mondialisée » (cf article). En réponse, les auteurs se sont tenus d’affirmer : « Nous sommes tous des agents Smith ». A vous d’interpréter cela à votre façon maintenant !