Dans la tradition des romans-feuilletons français du XIXe siècle publiés dans la presse, nous vous proposons le deuxième chapitre du roman de Mélanie, création originale spécialement conçue pour La Terre en Thiers. Laissez-vous entraîner par les sentiments d’Emilie, son personnage principal, héroïne d’aujourd’hui en proie à des passions tristes. Nous publions les épisodes au fur et à mesure de leur écriture.

Le temps était ensoleillé. Au bout de quelques heures, l’astre du jour était monté assez haut dans le ciel pour réchauffer les pièces. Son éclat contrastait avec l’état de ma sœur. Alors qu’il inspirait le bonheur et la joie de vivre, Émilie semblait flotter hors de son influence.

«  Tu choisis le film qu’on va voir » m’exclamai-je en poussant la porte de sa chambre entrouverte.

Elle était assise sur son lit avec un cahier ligné et un stylo. En me voyant, elle referma ce qui semblait être son journal intime et me regarda de ses deux pépites luisantes de fatigue. Elle se redressa et me dévisagea tout à coup avec une expression de dégoût.

« Tu as regardé le programme? Tu ne veux pas y aller? Ne te force pas, je veux juste te faire plaisir »

Elle rouvrit son cahier à une page vierge et gribouilla quelques lettres. J’appréhendai ce qu’elle allait écrire. Cela me semblait long. Elle composa plusieurs mots à l’encre noir. Je voyais impuissant sa plume danser sur le papier. Cette valse lui fit verser des larmes de douleur. Elle me toisa, puis elle arracha cette feuille tâchée par des éclaboussures d’encre causées par son chagrin. Elle ne s’appliquait pas de sa belle écriture, mais griffonnait seulement quelques mots à peine lisibles.

Elle me fixa comme pour attendre ma réaction. Je portai mes yeux sur le papier, qui maintenant se trouvait dans mes mains. Je le survolai d’abord rapidement.

Je sortis en serrant cette traduction de ses pensées. Je la relisais encore et encore. J’espérai ne pas réussir à vraiment comprendre, mais une dernière relecture à voix haute me sortit de cette illusion. Ce qu’elle avait écrit, elle avait voulu l’écrire…

« Tu veux vraiment que je te dise ce que je veux? Je veux que tu me laisses tranquille. Tu veux savoir ce que ça fait d’apprendre en quelques secondes que tes parents sont morts? Soudainement, tu ne parviens plus à trouver le sommeil. Tu te sens abrutie, abattue et déchirée. Laisse moi le temps de digérer! Je veux rester seule! Ce n’est pas contre toi, mais disons que je me sens perdue. Je ne sais plus si je peux faire confiance à nouveau… Vous m’avez caché cette nouvelle terrible. De quel droit? Je ne sais pas quoi penser. J’éprouve de la haine! « 

Je réalisais alors que j’étais tout aussi responsable de ce qu’il se passait que Baptiste ou Alice. En y repensant, Émilie avait raison. Je m’adossais à la porte de ma chambre. Je m’énervais contre moi-même. C’était tellement facile de rejeter la faute sur les autres, en ignorant ma propre responsabilité. C’était de ma faute aussi, peut-être même plus que les autres… Je suis resté une bonne heure à imaginer ce qu’il aurait pu se passer si je lui avais tout révélé plus tôt… Elle serait peut-être moins affectée? Elle aurait sans doute retrouvé son sourire ? Ou bien elle aurait sombré dans un profond silence? Mes yeux se reportèrent encore sur sa lettre… Ma sœur ne me fait plus confiance… Ma sœur me hait… Ma sœur ne veut plus me voir… Je suis responsable de son malheur…

Légère comme du plomb 2

Dessin réalisé par Mélanie

Émilie était allongée sur son lit et regardait le plafond de sa chambre.
Elle songeait que c’était la seule chose qu’elle arrivait à regarder, sans avoir envie de tout casser. Elle aperçut une petite fissure au milieu de la peinture toute lisse qui lui fit penser à la séparation naissante entre elle et Zayn. Même s’ils avaient toujours été proches, c’était peut-être la fin.. Elle ne supportait pas le fait qu’il lui ait caché ça. Après tout, c’était ses parents aussi.

Elle n’avait qu’une envie en regardant le plafond: sortir, toute seule! Elle ressentait le besoin de prendre l’air et de se rendre là où ses pas la mèneraient, sans but. Juste avec le désir de se retrouver toute seule pour quelques heures, avec ses pensées vagabondes…

Elle se leva pour sortir, emportant avec elle son téléphone éteint…

Finalement, elle ne saurait expliquer comment cela s’était passé. Mais, elle se retrouvait tout à coup devant le portail du cimetière. Peut être que la curiosité s’était doucement glissée dans les failles de son subconscient? C’était la seule explication logique qu’elle parvenait à trouver. Mais qu’importe! Émilie fit un pas, puis un autre dans cet endroit dépourvu de vie des proches chers à nos cœurs.

Son souffle s’accéléra. Elle regardait les noms écrits sur les différentes tombes à la recherche de celle de ses parents. Même si Zayn lui avait dit un jour que ce cimetière était celui où étaient enterrés ceux qui n’étaient alors que son oncle et sa tante, elle n’était jamais entrée pour se recueillir auprès d’eux. Maintenant, c’était différent. Elle appréhendait le moment où son regard bleu se poserait sur les noms de ses vrais parents: Sarah morte à 36 ans et Pierre mort à 37 ans.

Émilie avançait prudemment craignant ces retrouvailles tardives. A la vue de leurs noms, elle se transforma soudain en statue de sel.

Elle garda les yeux longuement fermés pour ne pas voir cette triste réalité qu’elle refusait. Non, ce n’était pas un rêve, son esprit ne lui jouait pas un tour. Son malaise était immense, elle ne savait comment se comporter, où se mettre. . Elle voulait avoir une réaction profonde et sincère mais elle ne savait que faire face à cette tombe contenant somme toute de parfaits inconnus… Elle ne voulait pas faire comme dans les films. Elle voulait que ça vienne du cœur. Mais comment être sincère pour deux personnes dont on ne se souvenait absolument pas? Finalement, elle s’écroula au sol et pleura toutes les larmes de son corps, toutes celles qu’elle s’était interdites pour ne pas paraître trop faible. Émilie se sentait vide. Presque couchée sur le sol, les genoux appuyés sur les graviers et les mains blanchies par la poussière, elle hissa son regard jusqu’au cercueil et se demanda si ses parents pouvaient la voir, eux, dans leur piteux état. Et si c’était le cas, est ce qu’ils pouvaient se souvenir d’elle, eux, ou bien, étaient-ils aussi plongés dans l’amnésie?

Elle se sentit frustrée.

Peu à peu elle se releva, doucement, pour ne pas flancher à nouveau sous le terrible poids de la vérité ; elle n’était plus qu’une coquille vide inanimée, qui fixait une tombe d’un regard vide.

Elle poussa un long soupir puis tourna les talons pour ne pas sombrer dans cet océan de vide…

En partant, elle croisa le regard d’un jeune homme. Il était au téléphone, le sourire aux lèvres. Émilie se souvenait l’avoir déjà vu plusieurs fois mais elle ne savait plus exactement où. Son visage lui semblait familier. Mais alors qu’elle avait voulu le regarder une nouvelle fois, il avait disparu. Pourtant, il n’y avait pas âme qui vive dans ce cimetière. Elle ne chercha pas à s’expliquer cette disparition soudaine, immédiatement préoccupée par une phrase qu’elle venait d’entendre prononcer par ce garçon « Ton silence ne te protégera pas ».

Même si cette phrase ne lui était pas directement destinée, il l’avait dite en la regardant droit dans les yeux.