La sortie de The House that Jack built mercredi 17 octobre 2018 est l’occasion rêvée pour une petite rétrospective sur le cinéaste danois Lars Von Trier.

Réalisateur provocant et polémique, fondateur d’un des mouvements cinématographiques les plus radicaux de la fin du 20ème siècle, déclaré persona non grata au festival de Cannes 2011, le passionné d’art et de philosophie a su se faire remarquer depuis plus de trente ans qu’il traverse occasionnellement la scène médiatique en outrepassant systématiquement les limites du politiquement correct. La filmographie de Lars Von Trier pourrait faire l’objet d’une thèse toute entière, mais bien sûr nous nous contenterons ici d’esquisser de grands traits d’analyse organisés en trois parties, afin de comprendre un peu mieux cet artiste, peut-être le plus radical et visionnaire de sa génération.

The House that Jack Built de Lars Von Trier

Esthétique de la déconstruction

En 1995, Lars Von Trier et Thomas Vinterberg, deux jeunes réalisateurs danois, commencent à se lasser de voir défiler dans les salles obscures les mêmes superproductions calibrées gonflées d’effets spéciaux. Les progrès de l’informatique permettent de plus en plus de modifications de l’image cinématographique, qui perd alors peu à peu en « vérité ». Au début des années 90 sortent des films comme Titanic, Terminator 2, Jurassic Park… La tendance est à l’esthétisation, la démonstration de force, la prouesse technique. De son côté, Lars Von Trier arrive au bout d’une première trilogie « européenne » largement acclamée et dont le dernier volet, Europa, est récompensé au festival de Cannes. Il ressent le besoin de réinventer son cinéma en se restreignant. Il crée alors avec Vinterberg le Dogme 95, un ensemble de 10 règles strictes et contraignantes auxquelles le réalisateur doit se plier  : on dit qu’il fait « vœu de chasteté ». Effets spéciaux, filtres, traitements optiques, et tous les artifices techniques qui font gonfler le budget d’un film, sont bannis par les règles du Dogme. Il s’agit d’utiliser le moins de matériel possible, de tourner dans de vrais décors de tournage sans y rajouter aucune modification. La caméra doit être tenue à la main… En somme, « le film ne doit pas se dérouler là où le tournage se trouve ; le tournage doit se faire là où le film se déroule ». Ce cinéma plus « libre », moins cher, et en opposition avec le gros de la production de l’époque, n’est pas sans rappeler l’esthétique de la Nouvelle Vague française des années 60. Après le choc Festen de Thomas Vinterberg, Lars Von Trier propose Les Idiots, son premier film du Dogme. De manière assez symbolique, le film raconte l’histoire d’un groupe de jeunes adultes anti-conformistes extrémistes qui vont jusqu’à se faire passer pour handicapés mentaux afin de contourner librement les normes imposées par la société.

Festen, de Thomas Vinterberg, premier film du Dogme 95

Pour Lars Von Trier, s’imposer des restrictions, c’est libérer sa créativité. « Si avez des limites quand vous travaillez, affirme-t-il dans une interview, alors vous êtes forcés, en quelque sorte, à utiliser votre imagination. Vous avez cette vision (fausse) de l’artiste comme complètement libre…c’est là toute l’idée du Dogme… ». En 2003, Lars Von Trier réalise un documentaire expérimental, The Five Obstructions, dans lequel il demande à Jorgen Leth de faire cinq remakes de son film Det perfekte menneske. A chaque fois, il rajoute des contraintes au réalisateur, qu’il juge lui-même « complètement destructives ». Dans sa cinquième version, le film est absolument méconnaissable, il s’agit d’une oeuvre nouvelle.

Le symbole et l’humain

Cette esthétique du Dogme détermine l’approche filmique de Lars Von Trier, depuis Breaking the Waves (1996) jusqu’à The House that Jack Built. Il s’agit de se débarrasser des fioritures esthétiques et symboliques. La caméra portée à la main, toujours en mouvement, empêche tout effort de composition du cadre. Dans son diptyque « américain », formé de Dogville (2003) et Manderlay (2005), Lars Von Trier va même jusqu’à se débarrasser de direction artistique : pour reconstituer un village, quelques objets épars et des lignes blanches tracées à même le sol suffisent amplement. Tous ces efforts de simplification, de purification, tendent à mettre l’accent sur l’aspect fondamental du cinéma de Von Trier : l’humain. Il s’agit de n’utiliser que les situations et les personnages, de révéler l’émotion pure véhiculée par les acteurs et habituellement voilée par les efforts d’esthétisation. L’image n’a aucun moyen de « dire » autrement que par le jeu des acteurs : elle est dépouillée de toute valeur symbolique.

Un des rares plans fixes de Dogville de Lars Von Trier

Paradoxalement, Lars Von Trier emplit ses films d’allégories et de métaphores, en particulier ses films les plus récents : Antichrist (2009), Melancholia (2011) et Nymphomaniac (2013). Cet aspect curieusement symbolique du cinéma de Lars Von Trier se retrouve dans son montage, qui alterne plans « dépouillés », filmés à la main, et plans extrêmement composés, parfois même à l’aide d’effets spéciaux. Par exemple, les ouvertures de Melancholia ou Antichrist sont faites d’une série de plans fixes surréels, plongés dans un extrême ralenti, composés comme des tableaux. Elles font écho aux premiers films de Von Trier, Element of Crime (1984), Epidemic (1987), et Europa (1991), de grands exercices de style, extrêmement formalistes.

Ces deux faces en apparence opposées du cinéma de Von Trier, l’une purement humaine et l’autre hautement symbolique, viennent en fait à s’entremêler dans la plupart de ses films. Nymphomaniac illustre cette complémentarité : le film est fait des souvenirs évoqués par Joe, nymphomane, lors d’une discussion avec Seligman, vieil intellectuel. Joe représente l’aspect humain et « désintellectualisé » du cinéma de Von Trier. Tandis qu’elle raconte plusieurs épisodes plus ou moins douloureux de sa vie, le vieux Seligman, asexué et donc assez étranger aux problèmes de Joe, a tendance à tout ramener à sa sphère de références, celle de la littérature et de la philosophie : il représente l’aspect symbolique et allégorique du cinéma de Von Trier.

Joe (Charlotte Gainsbourg) et Seligman (Stellan Skarsgard) dans Nymphomaniac, deux approches bien différentes du cinéma de Lars Von Trier

Penchants philosophiques

Lars Von Trier est un cinéaste pour le moins éclectique. Il s’est essayé à tous les genres : du film policier (Element of Crime), à la science-fiction (Melancholia), en passant par la comédie musicale (Dancer in the Dark, Palme d’Or 2001), et le film historique (Europa, Dogville, Manderlay), ou, plus étonnant encore, le film d’horreur (Antichrist) et le porno (Nymphomaniac)… D’autres films, comme Les Idiots ou Breaking the Waves, sont plus fidèles à la règle du Dogme qui veut qu’un film ne puisse pas être catégorisé dans un genre particulier. Outre ses long-métrages de fiction, Lars Von Trier a aussi réalisé des court-métrages dans sa jeunesse, des documentaires (The Five Obstructions) et même une série télévisée (L’Hôpital et ses Fantômes). Enfin, le réalisateur pousse l’éclectisme jusqu’à ses choix musicaux : musique classique dans Melancholia (Trisan und Isolde, de Richard Wagner), metal industriel dans Nymphomaniac (Führe Mich, de Rammstein), glam rock dans Dogville (Young Americans, de David Bowie)…

Dans Manderlay, Grace (Bryce Dallas Howard) inculque la démocratie aux anciens esclaves

En utilisant différents codes, Lars Von Trier cherche à explorer les profondeurs de l’être humain. Beaucoup de ses films ont en effet une portée philosophique importante. Très influencé par le cinéma d’Andreï Tarkovski, souvent perçu comme dépressif et pessimiste, Von Trier s’est constitué une vision très noire de la condition humaine. Ses personnages sont souvent en proie à la dépression, comme le personnage de Justine (Kirsten Dunst) dans Melancholia. Le jour de son mariage, censé être le plus beau de sa vie, Justine est frappé d’un sentiment de tristesse profonde qu’elle ne s’explique pas. Dans la deuxième partie du film, lorsqu’elle apprend qu’une planète va entrer en collision avec la Terre, et probablement balayer toute vie de sa surface, Justine se relève et fait face avec un grand stoïcisme, tandis que sa sœur se plonge dans des lamentations. Comme si l’imminence d’une destruction totale lui avait permis de réaliser le caractère absurde de l’existence et de l’accepter. Dans Manderlay, un groupe d’esclaves libérés préfèrent rester dans la soumission, plutôt que d’être livrés à une liberté totale qui serait dénuée de sens. Enfin, dans The House that Jack Built, Lars Von Trier propose de voir l’être humain qui se cache en chaque meurtrier, et il pose notamment la question de la limite de l’art…

« Ce qui est bien avec les films, c’est que c’est toujours plus vaste que les mots. » Lars Von Trier

* Citation de Lars Von Trier