“Soyez réalistes, demandez l’impossible”, slogan taggué sur un pont de Paris le 3 mai 1968 © Getty / GERARD-AIME / Gamma-Rapho

Lors de la présidentielle de 2017, Le Monde titrait « Primaire à gauche : « sérieux » et « utopistes » dans le même bateau ». Il faisait référence à la fracture du parti socialiste entre Benoît Hamon, favorable à la refonte d’une gauche utopique et les autres candidats, se qualifiant de « sérieux », car ayant les pieds sur terre. Cette dichotomie manichéenne qui existe entre l’utopie et la réalité est d’autant plus présente et utilisée dans le discours politique qu’on se trouve dans une période éminemment politique : les présidentielles.

D’un côté la droite réaliste et pragmatique avec le monopole de la raison, de l’autre une gauche fracturée à laquelle on ne fait plus confiance. Trop souvent déçus, on accuse cette gauche de jouer sur l’émotion, le pathos à en devenir elle-même pathétique. La candidature en 2017 de Benoit Hamon, favorable au revenu universel, épaulé par deux célèbres économistes français : Julia Cagé et Thomas Piketty , a fini de ranger la gauche dans le camp des utopistes. Et l’on a bien vite fait de catégoriser ainsi tout ceux qui s’autorisent à penser une société avec plus de justice sociale, plus de démocratie, plus d’écologie et plus de cohésion sociale.

Cette qualification d’utopiste est envisagée péjorativement, on est « traité d’utopiste ».  L’utopiste est vu comme un simple rêveur idéaliste, déconnecté des contraintes de réalité, totalement bloqué dans son monde, d’une naïveté incitant à la pitié, l’infantilisation.

La perte de crédibilité des idées de gauche, vues comme menant vers un déclin économique assuré, se retrouve dans le glissement des opinions politiques vers la droite, qui peut être résumé par le concept de la fenêtre d’Overton .

La Fenêtre d’Overton est conceptualisée par l’avocat américain Joseph Overton dans les années 90.

 C’est un cadre qui comprend le Politique, le courant, le raisonnable, l’acceptable. En dehors de la fenêtre, on trouve le radical puis l’impensable.

Wikimédia Commons, fenêtre d’Overton

La fenêtre d’Overton des opinions politiques se décale actuellement vers la droite, avec une banalisation des idées d’extrême droite, qui à force d’être médiatisées, passent d’impensables, à radicales, acceptables voir même populaires. Les idées de droites apparaissent alors plus mesurées, voire même dans la norme.

Toute personne qui s’aventure en dehors de la fenêtre d’Overton sera discréditée, notamment par des médias comme la télévision. Là où il y a quelques années, la forte présence de Marine Le Pen ou Zemmour dans les sondages, aurait été impensable – au vu de la virulence xénophobe de leurs prises de position – aujourd’hui elle est devenue simplement « étonnante ». L’impensable d’hier peut être l’acceptable d’aujourd’hui, et les idées de gauche qui apparaissaient il y a quelques années comme possibles, sont vues comme radicales actuellement.

 

 

 

L’utopisme et la gauche, un alliage historique

La gauche est historiquement associée à l’utopisme. Il ne s’agit pas d’une association nouvelle. Les premiers socialistes sont d’ailleurs appelés les « socialistes utopiques », au début du XIXe siècle, par les « socialistes dits scientifiques » dont Engels et Marx sont les figures de proue. Ils étaient favorables à la création de communautés idéales proposant une alternative au libéralisme économique qui favorise la capture des capitaux par une minorité.

La volonté d’utopie se retrouve également dans plusieurs mouvements, dont les manifestations étudiantes de mai 68 qui occupent une place importante dans l’imaginaire collectif de la gauche, avec un de leurs slogans « soyez réalistes demandez l’impossible ». Cette phrase est par ailleurs particulièrement intéressante car elle fait lien entre rêve et réalité, sans pour autant affirmer que le rêve peut trouver matérialisation dans la réalité, mais que cela n’empêche pas de le vouloir.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la si faible importance des candidats de gauche dans une élection présidentielle en France. Même si une union de tous ces candidats était possible, un passage au second tour ne serait même pas assuré.

L’union, justement, est vitale aux utopies, car elles n’ont de sens que dans la vision d’une société meilleure, et non dans les ambitions personnelles. Il s’agit bien de vouloir le meilleur pour tous et chacun. Or l’heure est à la division ; les peurs dictent le débat public : angoisses économiques et démographiques, xénophobie, homophobie… dont les personnalités politiques ne manquent pas de se servir pour appuyer un discours nationaliste fédérateur autour d’une culture « à la française » qui rassure.

« Qu’est-ce que le nationalisme sinon le moyen de faire tenir ensemble des classes – économiques et sociales – aux intérêts divergents »

Julia Cagé, Libres et égaux en voix

Valérie Pécresse, candidate Les Républicains a déclaré le 12 décembre « la France, c’est la France et la France c’est le foie gras ». Il ne s’agit pas ici de chipoter sur une phrase sortie de son contexte, mais bien de remarquer une tendance vers un repli culturel. Les débats se multiplient sur ce qu’est la France et la République et ce qui ne l’est pas. Gérald Darmanin s’offusquait en 2020 des rayons halāl ou casher qui ne seraient pas « républicains ». Ce repli culturel d’un groupe qui serait les « vrais français » est mis en opposition avec celui des « étrangers ». Ceux qui voleraient le travail, ceux qui vivraient aux crochets des aides sociales, sont les boucs émissaires d’une crise économique, politique et sociale. Cela permet de diviser les classes populaires entre elles, entre les « bons pauvres » qui sont français et travaillent, et les « mauvais », chômeurs, ou pire, chômeurs dont les familles ne vivent pas en France depuis Louis XIV!

Il faut « Diviser pour mieux régner », monter les gens les uns contre les autres, leur faire craindre l’autre, celui qui complote contre eux, le responsable de l’insécurité, le voisin qui fraude à la CAF…

« On ne fait plus la guerre à la pauvreté, mais la guerre aux pauvres »

Rutger Bregman dans Utopies réalistes

En finir avec la pauvreté, ce grand défi de l’humanité qui fait vendre des bouquins (The end of Poverty de Jeffrey Sachs) apparaît aujourd’hui insensé et pourtant, ce n’est pas l’argent qui manque, quand on sait que des personnes comme Jeff Bezos et Elon Musk peuvent assurer le confort monétaire de leur descendance sur des centaines de générations, sans qu’elles n’aient à travailler. Mais cela n’empêche pas ces millionnaires, ces milliardaires et autres personnalités politiques de préférer piquer chez les classes moyennes et les pauvres pour financer les programmes sociaux sensés les aider, pour que chacun ait l’impression de payer pour les autres et ainsi fracturer les débris de cohésion sociale restants.

« On ne cesse de reprocher aux individus ce qui relève de problèmes collectifs comme le chômage, l’insatisfaction et la dépression. (Dans une « prétendue méritocratie ») Si le succès est un choix, l’échec aussi. »

Rutger Bregman

On individualise l’utopie pour en faire un rêve d’ascension sociale individuel. L’utopie n’a de réalité que dans la mise en place d’une société nouvelle, mais le capitalisme ancre le rêve d’une vie meilleure la réussite personnelle à la « American dream ».

 

Les utopies étant des rêves irréalisables, doivent-elles pour autant disparaître de l’espace politique ?

La société actuelle est devenue caricaturale. Un personnage condamné pour incitation à la haine raciale se présente à la présidentielle, les algorithmes sont en passe de contrôler les domaines de la sécurité et même de la justice, on vit une crise climatique ; les scénarios catastrophes et les références à des œuvres dystopiques se multiplient : du « meilleur des monde », à « 1984 » pour les plus célèbres.

On manque d’utopies, de visions d’un monde meilleur, d’un idéal sociétal. L’optimisme a disparu de la politique, pour laisser place aux discours s’appuyant sur les peurs populaires : la peur des étrangers, des « lobbies lgbt », des féministes hystériques », les angoisses économiques et démographiques. Et parce que justement le monde actuel semble tendre vers la dystopie, n’est-il pas urgent de ramener l’utopie sur le devant de la scène ?

Déjà en littérature, l’utopie reprend du terrain. « Quand la science-fiction abandonne les récits de fin du monde pour un optimisme subversif » est le titre d’un article du Monde paru en juin 2020, consacré à la mutation du genre de la science-fiction tourné pendant tout le XXe vers les dystopies. L’autrice de science-fiction et fantasy Catherine Dufour y déclare :

« La science-fiction avait pour fonction d’alerter les époques fascinées par le progrès. Maintenant que tout le monde a très peur, elle doit prendre le contre-pied. Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture. »

Tandis que l’éditrice et cogérante des éditions l’Atalante, Mireille Rivalland, voit en l’utopie un moyen de sortir de l’apathie car le ressort de la peur utilisé par les dystopies pour faire réagir quant aux dérives de la société n’a pas fait ses preuves.

« Si la peur avait marché, ça se saurait. Cette littérature dystopique, c’est aussi l’histoire d’un échec»

Mireille Rivalland, éditrice et cogérante des éditions L’Atalante.

En politique, l’utopie peine à se frayer en chemin. Pourtant, elles ont une force mobilisatrice très importante. Elles sont la proposition de la vision d’un monde meilleur, un espoir d’autre chose. Elles ne relèvent pas que de l’ordre du roman fictionnel et sont éminemment politiques. Elles peuvent être le moteur de révolutions.

Le risque d’écarter l’utopie du débat politique, est paradoxalement, de dépolitiser la politique. Quand la politique se dilue en gestion de problèmes, il est nécessaire de proposer une vision globale d’une société, de penser la politique et l’économie en système global, et d’arrêter de faire du rafistolage. Avant de penser une quelconque révolution, il faut penser l’utopie.

De quel monde voulons-nous ?

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. »

Albert Camus, L’homme révolté

Et si ce oui c’était celui de l’utopie, le oui de ce qui est désiré par le révolté, le oui nécessaire à toute révolution, sans lequel ce n’est que destruction de l’ordre ancien et non création d’un nouveau, meilleur.

 

« Ceux qui sont en colère ne sont pas fatalistes. Ils ont la force et l’envie de se battre. Une bataille pour quelque chose de meilleur, que l’on veut bien trop souvent nous vendre comme un combat contre l’ordre établi. »

Julia Cagé, dans Libres et égaux en voix.

 

Décrire les manifestants comme des seules contestataires, des masses violentes contre tout ce qu’il y a de nouveau, permet de décrédibiliser les revendications des grévistes. Emmanuel Macron se sert d’ailleurs bien de cette rhétorique, lorsqu’il s’est rendu à Colombey-les-Deux-Églises pour les célébrations du 60e anniversaire de la Ve République, il a déclaré au cours d’un échange avec des retraités que «le pays se porterait autrement si les Français se plaignaient moins.»

A l’inverse, voir les manifestants comme des gens qui veulent et aspirent à mieux légitime leurs revendications. C’est en cela que l’utopie est nécessaire.

Les utopies permettent de voir en la politique un optimisme sans cesse renouvelé. Elles sont « oui » au mieux. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas encore réussi à en finir avec les divers problèmes sociaux que nous devons arrêter de vouloir, d’essayer et d’avancer en ce sens. Car oui l’utopie n’est en aucun lieu, mais elle est un idéal vers lequel il faut tendre.

L’écrivain Oscar Wilde avançait même que « Le Progrès n’est que la réalisation des Utopies ». Par la volonté et l’imagination d’un monde plus juste, les choses avancent parce que la volonté ouvre un chemin.

 

Cesser d’espérer et de penser un meilleur futur, c’est mettre un mur au progrès.

Progrès que nous entendons ici comme progrès des conditions de vie de l’humanité, non comme développement du tourisme spatial au bénéfice d’une poignée d’individus aux portefeuilles bien remplis. Car nous nous méfions de la rhétorique qui légitime la capture des capitaux par un intérêt d’innovation scientifique et technologique.

Bien sûr comme pour tout idéal, la société parfaite n’existe pas, mais il faut tendre vers elle, tenter de s’en approcher le plus possible.

De plus c’est en temps de crise que la créativité utopique doit être mise en avant. Dans son livre La crise, Edgar Morin parle de ce que nous pouvons et devons tirer de la crise:

« Le propre de la crise est de déclencher la recherche de solutions nouvelles, et celles-ci peuvent être soit imaginaires, mythologiques ou magiques soit, au contraire, pratiques et créatrices. Ainsi la crise est potentiellement génératrice d’illusion et/ou d’activités inventives. »

Cette créativité ne doit pas avoir pour barrière un certain pessimisme environnant qui freine les esprits optimistes sous couvert de pragmatisme. Thomas Piketty dans nombre de ses travaux rappelle que la plupart des outils économiques qualifiés d’irréalisables aujourd’hui ont déjà été utilisés par le passé. On peut prendre l’exemple du taux marginal d’impôt sur le revenu qui culminait ainsi à 70 % – 90 %, entre les années 1930 et 1980, aux États-Unis.

« L’économie n’est que politique ; elle n’existe à chaque instant, que par les institutions qui la définissent »

Julia Cagé, dans Libres et égaux en voix

Ainsi, peut-être le revenu universel de Thomas Moore (dans son livre Utopia publié en 1516) se concrétisera en France. Après sa remise dans le débat public lors des présidentielles de 2017 par Benoît Hamon, des économistes comme Esther Duflo et Ahbijit Banerjee remettent en question les modèles macro-économiques toujours plus complexes et adorés des économistes, pour retourner à l’expérimentation de terrain, afin d’analyser différentes politiques publiques d’aide au développement, pour comprendre pourquoi elles ne marchent pas comme elles le devraient.

Marie Charrel – journaliste et romancière – rappelle dans un de ses articles pour Le Monde : « Le champ des possibles économique, social et fiscal est bien plus large qu’on se le figure et c’est follement réjouissant.»

Alors ne cessons pas de penser et désirer l’utopie, pour que la société de demain le soit un peu plus.

« L’utopie est à l’horizon. Je m’approche de deux pas, elle recule de deux pas. Je fais encore dix pas et elle s’éloigne de dix pas encore. J’aurai beau avancer, je ne l’atteindrai jamais. A quoi sert donc l’utopie ?

Elle sert à cela : continuer à marcher. »

Eduardo Galeano (1940-2015)

 

Sources :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/23/le-champ-des-possibles-economique-social-et-fiscal-est-bien-plus-large-qu-on-ne-se-le-figure_6107092_3232.html

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/27/l-heure-est-a-l-utopie-pas-a-la-revolution_3518393_3232.html

 

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/06/25/quand-la-science-fiction-abandonne-les-recits-de-fin-du-monde-pour-un-optimisme-subversif_6044201_3260.html

 

Sur la crise d’Edgar Morin publié en poche chez Flammarion, Champs essais, en 2020

Utopies réalistes de Rutger Bregmann publié au Seuil en 2017 (au CDI)

Repenser la pauvreté d’Esther Duflo et Ahbijit Banerjee publié au Seuil en 2012 (au CDI)

L’homme révolté d’Albert Camus publié chez Gallimard en 1951 (au CDI)

Libres et égaux en voix de Julia Cagé publié chez Fayard en 2020