Dans notre société extrêmement médiatisée où les images chocs occupent une place écrasante, les caméras de vidéo-surveillance qui se sont installées le long de nos trottoirs, en face des établissements publics (nos lycées, par exemple) et même devant nos immeubles, envahissent désormais l’espace visuel.

Des vidéos sur YouTube, qui filment effractions, violences ou situations burlesques, jusqu’à celles diffusées dans les grands JT et destinées à faire de l’audience : partout, ces caméras qui s’insèrent discrètement dans notre quotidien de manière très intrusive, sont relayées à des fins distrayantes. De sorte que l’on en oublie leur objectif initial : lutter contre la délinquance. Alors, ce système coûteux pour l’État et pour nos vies privées, est-il efficace ?

Lutter contre la criminalité ?

Vendredi 15 novembre 2013, un homme s’est présenté armé d’un fusil à pompe dans les bureaux de BFM TV1 2. Trois jours plus tard, il tirait sur un assistant-photographe dans les locaux de Libération. Puis, il prenait un automobiliste en otage, et se rendait à la Défense où il tirait en l’air.

Plusieurs de ces scènes, filmées par ces fameuses caméras de vidéo-surveillance, ont fait le tour de tous les journaux nationaux, et ont été vues de nombreuses fois sur internet et à la télévision.

Finalement interpellé le 20 novembre au soir, Abdelhakim Dekhar aura pourtant parcouru tout Paris durant cinq jours sous les yeux rassurants de ces caméras, grâce auxquelles les autorités étaient parvenues à dresser un portrait robot, dont la ressemblance fut moquée une fois le criminel arrêté.

Par ailleurs, il est intéressant de noter, que ce monsieur fut dénoncé par un homme qui l’hébergeait régulièrement, et qui fut alerté par ses dires.

Le système de « vidéoprotection » (ou VP), comme il se fait appeler, aura donc été strictement inutile dans cette affaire-là.

« Welcome to England ! »

En 2008, la Grande-Bretagne comptait quatre millions de caméras de vidéo-surveillance (contre 10 000 en France fin 2010), faisant ainsi du pays, le terrain de recherche favori de certains statisticiens3.

Et on apprend par exemple, que les caméras y sont mal placées (trop près ou trop loin d’une source de lumière la nuit, par exemple), que les opérateurs ne sont pas ou peu formés, ni assermentés, ni agréés (comme c’est aussi le cas en France, à Corbeil-Essonnes4), et que les caméras ne sont tout simplement pas toujours reliées à un écran !

Vous l’aurez deviné, le résultat n’est pas concluant. Loin de là. Ces installations, censées prévenir la criminalité, et lutter contre elle, se sont révélées inadéquates.

Coûts très importants

Et pourtant, malgré leur inefficacité certaine, ces caméras augmentent considérablement les dépenses publiques (pour information, le coût global moyen d’installation d’une caméra est estimé entre 20 0005 et 36 0006 euros).

Dans les faits, en 2010, le coût total de ce système de surveillance est estimé à 600 millions d’euros par an, pour 10 000 caméras sur l’ensemble du territoire français à la fin de la même année7. De plus, en trois ans, le nombre de caméras n’ayant cessé d’augmenter, on peut imager que les coûts annuels ont eux aussi flambé (plus 300 millions d’euros supplémentaires en 20128).

Mais s’agit-il réellement de dépenses inutiles ?

Objectif réel

C’est le résultat d’une étude9 du sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, qui révèle l’utilité réelle de ces caméras de vidéo-surveillance. Durant trois ans, il a observé un dispositif de vidéoprotection d’une commune de la région Languedoc-Roussilon.

Il apparaît alors, que le nombre d’incidents traités concernant la délinquance en général (c’est-à-dire : les vols et les violences, les dégradations, la délinquance routière et les usages de stupéfiant), représente seulement 6% de l’ensemble. Il s’agit donc là d’un chiffre faible, qui souligne bien la marginalité de la lutte contre la délinquance dans ce système.

Mais une question se pose alors : à quelles autres activités est dédié le temps restant ? La réponse est simple : à la « gestion urbaine de proximité », entendu la surveillance et la gestion de la voie publique. En effet, 80% des incidents concernent la gestion des problèmes matériels de la voie publique (problèmes de salubrité, stationnement illégal de véhicules, dysfonctionnement des feus tricolores, etc.). S’ajoute à cela, les 14% restant, qui concernent les problèmes humains posés sur la voie publique (mendicité, recherche de personnes en fugue ou perdues, repérage d’une chute ou d’un malaise sur la voie publique).

Les caméras de vidéo-surveillance ne servent donc pas à lutter contre la délinquance, mais bien à aider les municipalités dans leur gestion urbaine. Ce qu’elle font par ailleurs, de façon relativement efficace.

Toutefois, on s’interroge alors sur les raisons de la persistance de cette croyance populaire scandant que les caméras font chuter la délinquance. Probablement politiques, car dans notre ère où l’insécurité, entretenue par les médias et certains personnages publics, est devenue le sujet principal de bons nombres de conflits actuels, la vidéo-surveillance rassure les populations « terrorisées ».

Atteinte à la vie privée ?

Comme le souligne cette même étude10, il semblerait qu’en dépit des accusations portées par certains des opposants à la « vidéoprotection », ces caméras ne soient pas une véritable menace, ni une atteinte à la vie privée des habitants, malgré quelques hypothétiques exceptions d’élus fantasmant sur un monde à la « big brother ».

Sources:

1Source : http://www.rfi.fr/zoom/20131125-abdelhakim-dekhar-homme-parcours-rey-maupin-tireur-liberation-bfmtv-toumi

2Source : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/l-homme-qui-a-heberge-abdelhakim-dekhar-mis-en-examen_1307652.html

3Source : http://rue89.nouvelobs.com/2008/05/30/grande-bretagne-cameras-partout-resultats-nulle-part

4Source : http://owni.fr/2011/07/14/videosurveillance-ce-que-revele-la-cour-des-comptes/

5Source : Étude de Tanguy Le Goff intitulée : « Vidéo-surveillance et espaces publics ».

6Source : Estimation des magistrats. Voir source n°5.

7Source : http://owni.fr/2011/07/14/videosurveillance-ce-que-revele-la-cour-des-comptes/

8Source : Estimation des magistrats. Voir source n°5.

9Source : http://www.connexite.fr/sites/default/files/BL-CFP338p39-43.pdf

10Source : Voir source n°9.