En exprimant au nom de la vertu une totale intransigeance envers la dette grecque, l’Allemagne occulte sa propre histoire. Elle a elle-même, dans le siècle passé, bénéficié en la matière d’une grande mansuétude internationale. Et la Grèce n’a pas été dédommagée de l’occupation nazie.

C’est une évocation tellement impolie que Berlin feint de ne pas l’avoir entendue, ou l’écarte avec agacement : les dettes impayées de l’Allemagne. « Cela ne sert à rien de poursuivre sur cette voie », s’offusque avec hauteur son ministre de l’économie Sigmar Gabriel. « Les accords passés doivent être respectés et cela, Tsipras doit l’apprendre », exige, martial, son compatriote Manfred Weber, président du groupe du Parti Populaire européen (conservateur). Réparations de guerre ? « La question ne se pose pas », tranche-t-il, à deux doigts d’ajouter « quelle guerre ? ». Ce n’est pas l’avis de tout le monde et les mémoires grecques sont plus affûtées.

Le débat qu’elles raniment évoque en réalité des dettes ou impayés fort différents, qui ont en commun de rappeler des fantômes encombrants. Les unes, plus anciennes, correspondent à des défections financières de l’État allemand, d’autres, plus fraîches, à des exactions nazies. Les premières ne concernent pas directement la Grèce mais elles n’en relativisent pas moins la légendaire vertu monétaire germanique, si célébrée dans les controverses actuelles : totem de l’orthodoxie financière et gardienne de l’intransigeance, l’Allemagne a elle-même – à de multiples reprises – fait défaut à ses créanciers ou ses obligations au cours du siècle écoulé.

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Angela Merkel et Alexis Tsipras

 Mansuétude internationale

Retour un petit siècle en arrière, sur les décombres de la Grande guerre : le Traité de Versailles de 1919, en lui attribuant la responsabilité initiale de la tuerie qui a ruiné l’Europe, condamne Berlin au versement de 130 milliards de Marks-or (1420 milliards d’euros au cours actuel de l’or).

 Elle n’en versera en réalité que le sixième (22 milliards de Marks-or), par le biais d’un emprunt international contracté au lendemain du conflit. Tenant compte des dégâts de la crise de 1929, les alliés renoncent en 1932 à la majeure partie de leurs indemnités de guerre. Hitler, peu après, suspend tout paiement ou remboursement. L’emprunt des années 20 n’en est pas pour autant effacé.

Après une seconde guerre mondiale non moins dévastatrice, le chancelier Adenauer souhaite exprimer la responsabilité – et la solvabilité sur les marchés – de la République fédérale qu’il dirige sans hypothéquer sa prospérité naissante. La conférence de Londres, en 1953, lui donne satisfaction sous pressions américaines et l’Allemagne, pour la seconde fois, bénéficie de la mansuétude internationale qu’elle refuse aujourd’hui à d’autres. Entre autres dispositions, ses emprunts contractés dans les années 20 sont ajournés, et leur taux d’intérêt fortement réduits. Des obligations à long terme sont réémises. La « clause-or », surtout, est abolie au profit du dollar, ce qui équivaut à une dépréciation de la dette de plus de 40 %. Quant aux intérêts courant entre 1945 et 1952, leur paiement est remis … à une réunification de l’Allemagne, alors considérée comme utopique, la RFA refusant d’honorer seule l’ardoise du Reich.

Ainsi réduit à peu de choses – surtout au regard des fabuleux excédents commerciaux qu’engrange le pays tôt reconstruit – le reliquat est formellement soldé dans les années 80 puis, pour d’ultimes restes d’intérêts, en 2010, vingt ans après l’improbable réunification. Si la dette allemande est finalement officiellement « réglée », c’est avec un retard de 60 à 90 ans et d’immenses largesses consenties par les créanciers, pour une faible part de son montant initial.

 Prédation

Rouvrant des plaies plus vives encore et récentes, le rappel des réparations de guerre spécifiques due à Athènes pour la seconde guerre mondiale n’est pas moins, en dépit de ses dénégations, embarrassant pour Berlin.

Succédant à une armée fasciste italienne incapable d’en venir à bout, l’Allemagne nazie envahit la Grèce – qui s’est rangée aux côtés des alliés – en avril 1941. Le pays est divisé en trois zones d’occupations, allemande, italienne et bulgare. Malgré la mise en place d’un faible gouvernement fantoche, la résistance est vive et, les combats de partisans se conjuguant à la famine, le prix en vies humaines est proportionnellement l’un des plus élevés des nations belligérantes : plus de 500 000 morts au total, résultat pour partie d’une famine meurtrière provoquée par l’occupant.

Pour obliger Athènes à participer à l’ « effort de guerre » du Reich, l’Allemagne « emprunte » en outre de force en 1941 à la banque centrale grecque 476 millions de Reichsmarks, la quasi-totalité des réserves d’or du pays. Jamais remboursée, cette somme représente, selon divers calculs, près de huit milliards d’euros d’aujourd’hui. Avec un taux d’intérêt minimum de 3 % sur 74 ans, on arrive à près de dix fois plus.

 Pour l’historien Mark Lazower, auteur de « Dans la Grèce d’Hitler » cité dans Le Monde, la Grèce est le pays qui a le plus souffert derrière la Russie et la Pologne, subissant « un pillage systématique de ses ressources ». Or, si plusieurs États « vainqueurs » ont reçu de l’Allemagne au lendemain de la deuxième guerre mondiale des compensations sous forme de transferts de liquidités, de machines, d’usines, ou même de travailleurs, ce n’est pas le cas de la Grèce qui n’a guère été dédommagée. Lors de la conférence de Londres de 1953, les États  de second rangs, bénéficiaires d’un plan Marshall considéré comme assez favorable, sont invités à ménager l’Allemagne de l’Ouest face à la menace communiste. Un accord est toutefois conclu en 1960 entre Athènes et Bonn, prévoyant pour les  victimes grecques du nazisme 115 millions de Deutsche marks d’indemnisation soit, si l’on ose ce calcul, une centaine d’euros par mort. Pour l’Allemagne, il clôt la question.

 Vertus

L’Allemagne a-t-elle vraiment aidé la Grèce durant la crise financière de 2008-2010 ?

A priori, le gouvernement allemand aurait permis de sauver le sytème financier grecque de la faillite. En effet, il a prêté 15 milliards d’euros directement à l’Etat et 41 milliards d’euros dans le cadre du Fonds Européen de Stabilité.

Mais à quel prix ? L’essentiel de ces aides ont surtout permis de sauver les marchés financiers, soit par la recapitalisation des banques en faillite, soit par le remboursement des créanciers du bons du Trésor grecque. De plus, ces aides étaient conditionnées à des politiques d’austérité visant à démanteler l’Etat providence : abaissement de 22 % du salaire minimum, ramené à 586 euros brut sur quatorze mois, la suppression dans l’année de quinze mille emplois publics, de nouvelles coupes dans certaines retraites et dans les salaires des fonctionnaires, la réduction du budget de la sécurité sociale et de l’armée, ainsi que la privatisation de quatre entreprises d’Etat. Et même si plus de 100 milliards d’euros de dette ont été annulés ou rééchelonnés en 2012, ces mesures perdaient de leur sens avec une politique de rigueur. Il faut se souvenir qu’après la Seconde Guerre Mondiale, non seulement une part importante de la dette a été renégociée, mais en plus, elle a pu profiter du Plan Marshall. D’autre part, il ne faut pas oublier que l’Allemagne a fermé les yeux sur le trucage des comptes grecques avec la complicité de la banque Goldman Sachs.

 Par conséquent, le bilan de toutes ces mesures n’a guère permis à la Grèce d’améliorer sa situation. La dette grecque a quand même progressé, atteignant 175% du PIB. De plus, la situation sociale grecque peut être qualifiée de “crise humanitaire” (slogan de Syriza) : le chômage touche plus de 27% de la population, et la pauvreté 25% des citoyens grecques, des millions de grecs ne peuvent avoir accès ni à l’électricité, ni à l’eau courante, et des maladies tel que le paludisme, disparu dans les années 70, réapparaissent faute de sécurité sociale. A aucun moment, le gouvernement allemand n’a eu le courage de pousser les grecs à lutter contre la corruption et la fraude fiscale, qui représentent au moins 45 milliards d’euros par an. De plus, la réforme de l’Etat consistait surtout à licencier des fonctionnaires ou à réduire leur salaire. Mais à aucun moment, l’injustice fiscale, qui exonérait les armateurs et l’Eglise orthodoxe, ne disposant guère de cadastre, n’était réellement visée comme un mal à éliminer.

Etre européen ne se limite pas à des déclarations théoriques contre l’extrême droite. Etre européen, c’est être solidaire avec tous les pays d’Europe.

Etre européen, ce n’est pas profiter de sa position dominante, pour imposer sa propre hégémonie. Etre européen, c’est retenir les leçons du passé afin de construire un avenir meilleur.

Sami Chettouf (HK B/L)