Le 5 octobre dernier à Oslo, le Comité Nobel norvégien communique les noms des lauréats du prix Nobel de la paix 2018 : il s’agit du gynécologue Denis Mukwege et de Nadia Murad, ambassadrice de bonne volonté aux Nations unies. Tous deux ont été récompensés pour leur lutte contre l’emploi des violences sexuelles comme arme de guerre. Revenons donc sur l’incroyable histoire de deux figures majeures du militantisme pour les droits de l’Homme à notre époque.
Denis_Mukwege_par_Claude_Truong-Ngoc_novembre_2014

Denis_Mukwege_par_Claude_Truong-Ngoc_novembre_2014 (wikimediacommons)

« L’Homme qui répare les femmes »

Tel est le surnom de Denis Mukwege, un gynécologue obstétricien congolais qui ne cesse d’œuvrer contre les mutilations génitales pratiquées sur les femmes en république démocratique du Congo. Né en 1955 à Bukavu dans la région de Kivu, il effectue ses études en RDC, au Burundi et en France, où il va temporairement exercer en qualité de médecin et fonder notamment une association, l’Esther Solidarité France-Kivu. Il touche alors un revenu confortable mais décide quand même en 1989 de retourner au Congo pour travailler au sein de l’hôpital de Lemera, où sa « principale préoccupation [sera] la mortalité maternelle ». Malheureusement, cet hôpital est détruit sept ans plus tard à cause de la guerre : trente-trois malades et de nombreux soigneurs sont tués. Mukwege échappe alors à la mort et se rend au Kenya.

Il reviendra très vite au Congo pour construire l’hôpital de Panzi en 1999, avec comme dessein de se consacrer à la mortalité maternelle. Cependant, c’est une réalité toute autre qui l’attend, celle des nombreux cas d’agressions sexuelles d’une violence inouïe. Il va alors se spécialiser dans la prise en charge des victimes d’agression sexuelle. En quinze ans, plus de 40 000 femmes et parfois même des enfants intègrent gratuitement son hôpital pour que le personnel soignant puisse guérir leurs séquelles physiques, avant que soient prises en charge leurs blessures psychologiques. En effet, ces femmes vont après leur convalescence se rendre dans la Cité de la Joie (cofondée par le Dr. Mukwege), lieu où pendant six mois elles vont apprendre à  reprendre en main leur vie et devenir des leaders de leur cause auprès des autres femmes.

Le 25 octobre 2012, après une conférence tenue devant l’ONU pour défendre les droits des femmes congolaises, il rentre chez lui et se retrouve pris au piège, lui et sa famille par des hommes armés. Il échappera une fois de plus à la mort, grâce au secours des riverains, mais son gardien sera abattu alors qu’il essayait de le prévenir. Il part se réfugier en Belgique pendant deux mois, mais finira par revenir au Congo, ému par les nombreuses lettres des femmes congolaises souhaitant son retour.

D’esclave sexuelle à ambassadrice de l’ONU
Nadia_Murad_2017_(cropped)

Nadia Murad_2017_(cropped) in wikipedia

Nadia Murad Basee Taha naît en 1993 à Kocho, dans une modeste famille de fermiers au nord de l’Irak. Son histoire est plus que choquante, et pourtant très révélatrice du traitement infligé par l’État islamique aux Yézidis, une minorité religieuse persécutée depuis longtemps, et à beaucoup d’autres malheureusement. Son calvaire commence le 15 août 2014. Ce jour-là, les habitants de son quartier doivent se rendre dans une école sur l’ordre de l’EI, après avoir majoritairement refusé de se convertir à l’islam. Les djihadistes ont alors la mainmise sur Sinjar depuis douze jours, une grande ville très proche de la sienne.

Elle perdra ce jour-là six de ses frères et demi-frères, tués avec les autres hommes, et sera séparée de sa mère, qu’elle ne reverra plus. 600 personnes mourront ce jour-là. Elle est ensuite menée dans un pick-up jusqu’à Mossoul. Une fois là-bas, la terreur reprend : les femmes doivent attendre d’être choisies par un combattant. Nadia attirera l’attention de l’un d’entre eux, Salman. Son nom, elle ne l’oubliera pas ; il en a fait son esclave sexuel. Battue, violée, parfois même de manière collective par ses gardes, il ne lui laisse aucun répit. Après lui, elle connaîtra 13 propriétaires. Elle profitera du manque de vigilance du dernier pour s’enfuir, accueillie par une famille musulmane sunnite, échappant ainsi au marché aux femmes auquel il la destinait.

À l’aide des papiers d’identité de leur fille, Nadia passe les postes-frontières en septembre 2014. Elle retrouvera deux de ses sœurs et son frère dans un camp de réfugiés au nord de l’Irak. Seulement voilà, tous n’ont pas eu cette chance et cette même année est fondée l’association Yazda, qui milite pour les droits des Yézidis : Nadia deviendra, après s’être rapprochée de l’organisation, un véritable porte-parole, de par son origine et son histoire. Elle partira vivre en Allemagne auprès de sa sœur, et commencera à faire parler d’elle au sein des plus grandes instances internationales. Elle sera entendue par le Conseil de sécurité des Nations unies en décembre 2015 pour plaider sa cause, afin que les nations s’unissent pour stopper les massacres et la mise en esclavage des Yézidis, orchestrés par l’EI. Elle devient en 2016 ambassadrice de bonne volonté de l’ONU pour la dignité des victimes du trafic d’êtres humains.

Et la paix, c’est pour quand ?

Denis Mukwege et Nadia Murad ont incontestablement agi en faveur des droits de l’Homme et méritent donc largement le prix Nobel. Pourtant, leur récompense ne doit pas éclipser la cause pour laquelle ils se battent quotidiennement, mais plutôt nous faire prendre conscience de l’existence de certaines guerres qui nous sont souvent étrangères. Nous ne devons pas y être indifférents, particulièrement lorsque nous sommes -indirectement ou pas- concernés : le conflit au Congo, par exemple, met en cause de grandes entreprises américaines et européennes, qui n’hésitent pas à payer des groupes armés afin d’exploiter les matières premières dont le pays regorge. L’exemple de Nadia Murad doit quant à lui nous ouvrir les yeux sur une triste réalité : beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants souffrent toujours de la guerre, même à notre époque. Et l’esclavage que l’on pensait aboli, existe toujours. Finalement, il est important de préciser, même si cela va de soi, que l’activisme ne se définit pas par la récompense que l’on obtient, mais par notre engagement, les efforts que l’on fait et les vies que l’on sauve.

Pour aller plus loin :

City of Joy, documentaire disponible sur Netflix
Plaidoyer pour la vie, Denis Mukwege
Pour que je sois la dernière, Nadia Murad