Voici la suite de notre roman-feuilleton, écrit par Maxence. Titre du troisième chapitre des Chroniques d’Andostra, la Symphonie des anges: « Au nom du roi ».

Chapitre 3 : Au nom du roi

Après cette déclaration, une désagréable sensation de malaise prit lentement possession de moi. La rencontre prochaine avec le roi me serrait le cœur, à tel point que mon ventre se tordait, encore et encore. Quel genre de personnage pouvait-il bien être ? Que devais-je faire ? J’étais totalement perdu, encore plus même qu’à mon arrivée, le doute et l’appréhension brouillant mes pensées, et probablement mon faciès aussi car Brod me donna une tape sur l’épaule pour me rassurer avant de lancer avec un clin d’œil :

-     Ne t’inquiète pas, tu verras, le roi peut être parfois… extravagant, mais il reste une personne bonne et censée, à l’écoute de ses sujets et se préoccupant du bien-être du royaume.

–          Quel genre de relation entretiens-tu avec lui, Brod ?

–          Pourquoi donc cette question ?

–          Eh bien, c’est juste que vous semblez en savoir beaucoup sur lui, toi et Filou, et, bien qu’il soit le roi, tu parles de lui si familièrement…

–           Ah, ça, tu le sauras bien assez vite… allez, entrons !

 Sans même frapper à la lourde porte, qui était en chêne massif et devait bien faire trois fois la taille de Brod, celle-ci commença à pivoter lentement sur ses gonds sans que personne n’ait dit ou fait quoi que ce soit. Quand le géant aux allures nobles haussa légèrement un sourcil avant de donner un grand coup de pied dans l’ouvrage en bois, celui-ci s’ouvrit alors brusquement et avec fracas. La surprise passée, je n’oublierai jamais l’émerveillement qui me frappa tandis que je pénétrais dans la salle royale.

La porte massive donnait en effet sur une salle immense, que ce soit de par sa largeur, sa longueur et même sa hauteur, et pourtant elle était encombrée à tel point qu’elle donnait l’impression d’être à l’étroit. Des murs en pierre brute la délimitaient, porteurs de grandes étagères en bois de chêne aux nœuds extravagants, sur lesquelles reposaient les trophées divers et variés de tous les rois à ce qu’il me semblait, tant ils étaient nombreux. Cependant, cette foison d’objets plus loufoques les uns que les autres était ordonnée de manière rigoureuse, classée par catégories bien distinctes : à ma gauche, les armes de toutes les civilisations qu’il avait été possible de rencontrer en ce monde reposaient avec sérénité sur les lourdes planches ligneuses, et certainement par ordre chronologique au vu de la complexité croissante des matériaux et des techniques utilisés pour leur conception. Les étagères les plus basses étant clouées à deux bons mètres du sol, elles protégeaient ainsi de la poussière des mannequins de bois vêtus d’armures variées, toutes plus belles et étincelantes les unes que les autres. Sur la droite, des pots en terre cuite étaient suspendus çà et là, chargés de plantes tombantes aux fleurs bleues et pourpres et aux feuilles immenses, et les étagères étaient disposées de façon à imiter les terrasses naturelles que l’on pouvait admirer dans les montagnes de la lointaine Erjestil. Ainsi, le mur de droite composait une véritable jungle miniature, dans laquelle on pouvait apercevoir parfois de petits insectes mener à bien leur vie tranquille. Tout en avançant vers le centre de cette salle des merveilles, je me rendis compte que les murs latéraux se rapprochaient peu à peu en suivant une trajectoire arrondie : je pensais alors arriver au bout de la pièce quand je compris enfin l’architecture globale du monument. En effet, la salle des trophées que je venais de traverser et qui me semblait déjà immense n’était en réalité rien de plus qu’une entrée, qui donnait sur la véritable grand salle : un dôme gigantesque composé de jardins intérieurs, de fontaines, peuplé même d’une faune relativement complexe qui composait un monde miniature, le monde de sa majesté.

C’est en avançant vers le centre de ce monde qu’un détail retînt mon attention : nous étions bel et bien en intérieur, cependant je ne voyais nulle part une torche allumée ni même un globe de lumière magique… étonné, je levai mes yeux au ciel et étrangement j’arrivai encore à être surpris par la complexité et l’ingéniosité de ce lieu : un trou béant dans le toit était recouvert d’une couche cristalline taillée non seulement de façon à ce que la lumière du soleil puisse se répandre dans les moindres recoins de l’espace, mais aussi à ce que des arcs-en-ciel se forment lorsqu’on levait le nez. En bref, je profitais littéralement d’une vision de paradis, et quel que soit  l’endroit où mes yeux s’arrêtaient, une nouvelle vague d’émerveillement me submergeait. J’aurais voulu contempler cette beauté indéfiniment, mais une voix joyeuse et pleine d’entrain m’extirpa de ma rêverie :

« Eh bien, on dirait que la salle du trône te plaît, mon petit ! »

En un instant, tous mes problèmes refirent surface, accompagnés de cette angoisse viscérale à l’idée de ma rencontre imminente avec le roi. Je me retournai donc pour faire face à mon interlocuteur mais ne vis rien. J’étais pourtant sûr d’avoir entendu cette voix, mais peut-être venait-elle de l’étrange édifice qui occupait le centre de la salle. Je m’y rendis donc d’un pas décidé, suivi de loin par Brod qui me regardait, amusé, mais je n’en tins pas compte. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me rendis compte que c’était le trône, entièrement composé d’une matière que je ne connaissais pas,  aux reflets métalliques et qui semblait avoir coulée là par hasard puis s’être solidifiée. En m’approchant plus encore, je vis que cette substance était translucide et qu’une forme humaine était piégée à l’intérieur, entièrement nue. J’allais toucher du bout de mon doigt ce drôle de cocon quand, à la seconde même du contact entre ma peau et cette matière inconnue, ce dernier s’ouvrit dans un crissement cristallin pour laisser apparaitre celui que je devinai être le roi. Il ouvrit ses yeux, qui se fixèrent en un instant sur moi, puis il sortit de son refuge avec lourdeur, comme engourdi. Soudain, après qu’il ait levé un doigt en direction du ciel, un animal ressemblant fortement à un hibou s’envola de la branche d’un arbre qui se trouvait non loin de là et vint tourbillonner autour du roi, de plus en plus vite, puis il s’arrêta d’un coup et se posa sur l’épaule de l’homme, qui, miraculeusement, était recouvert d’un manteau de plumes. C’est alors devant un garçon ébahi qu’il s’adressa, d’une voix que je reconnus comme étant celle entendue plus tôt :

hibou-plein-vol[1]

–           On ne salut donc pas son roi, jeune effronté ? dit-il, gravement.

–          Mes excuses, mon roi, bafouillai-je, c’est que je n’avais encore jamais vu pareil prodige…

–          Ah, ça mon petit, bien peu peuvent s’en vanter, alors il va te falloir trouver un autre prétexte pour ton impolitesse.

–          Je… c’est que…

–          Je plaisante ! s’exclama-t-il jovialement, je comprends tout à fait ta réaction et ne t’en tiens d’ailleurs point rigueur, voyons… quel genre de roi réprimanderait un jeune paysan encore imberbe quant à l’étiquette ?

–          Un roi différent de vous, je suppose…

–          Je l’adore déjà… Brod ! arrête donc de tirer au flanc et présente-nous de façon convenable. Eh bien, mon fils, vas-tu arriver ?

–          Oui père, seriez-vous déjà assez sénile pour ne plus entendre lorsque je vous réponds ? lança Brod, narquois.

–          Ouh, petit garnement, tu mériterais une bonne déculottée pour tenir ainsi tête à ton vieux père, mais je crains que ce spectacle ne traumatise plus encore notre jeune invité. N’est-ce pas… hum, quel est ton nom, dis-moi ?

–          Père, je vous avais prévenu pourtant, il faut lui choisir un nom… je vais commencer à croire que vous êtes vraiment sénile.

–          Ah, oui, un nom ! j’y ai longuement réfléchi, et j’en ai trouvé un qui te siérait merveilleusement.

–          Je suis bien curieux de l’entendre, dit Brod, sceptique.

–          Voyons, fais confiance à ton vieux père, veux-tu ? Et toi, jeune homme, inscrit bien cet instant dans ta mémoire. »

J’acquiesçai. Bien qu’une multitude de questions me harcelaient, à tel point que mes oreilles se réchauffaient de plus en plus, comme celle sur la nature du cocon cristallin qui tenait lieu de trône au roi, ou bien encore celle concernant l’étrange animal qui me fixait, perché sur l’épaule royale, j’étais impatient de recevoir enfin un nom qui m’appartiendrait, mais aussi angoissé que ce dernier ne me plaise pas. Mais comme le roi s’apprêtait à faire un discours solennel, je fis le vide absolu dans mon esprit, ou du moins j’essayai, me concentrant sur les battements de mon cœur et ma respiration saccadée. C’est alors que le roi parla, sur un ton tout à coup très sérieux mais aussi apaisant :

« Moi, Eorlund í Aldar, souverain du royaume d’Andostra et Grand Mage de l’alliance des trois royaumes, déclare en ce jour que le jeune homme présentement devant moi fait partie intégrante de mon royaume et par conséquent jouit de ma protection à condition d’allégeance. Afin qu’il puisse répondre à mon appel, j’ai choisi de lui donner le nom d’Eandal Rougebraise. »