Voici la suite de notre roman-feuilleton, un roman d’ « héroïc-fantasy » écrit par Maxence. Titre du deuxième chapitre des Chroniques d’Andostra, la Symphonie des anges: « Soi et soie ».

Chapitre 2 : soi et soie

C’est dans une pièce aux senteurs exotiques que j’entrai, anxieux. Je me demandais à quoi pouvait bien ressembler ce fameux Filou quand il apparut soudain devant moi. Malgré des tempes grisonnantes et quelques rais blancs dans sa moustache extravagante, il paraissait du même âge que Brod mais sa carrure était plus proche de celle d’un jeune garçon que celle d’un bûcheron. Il avait des manières délicates et un œil jovial qui me jaugea en une fraction de seconde. Il me fit signe de m’asseoir dans un coin de la pièce, au niveau des mannequins de bois qui lui servaient à essayer ses nouvelles créations, toutes plus fantasques les unes que les autres, puis il remercia Brod de m’avoir amené avant de le congédier. Quand il s’en fut allé, Filou me regarda à nouveau, et, avec une pointe d’amusement dans la voix, il s’adressa à moi :

–          Alors, mon petit, qu’est-ce qui te ferait plaisir de porter ?

–          Quelque chose de simple et de pratique pour se déplacer, dis-je sans réfléchir.

–          As-tu une couleur préférée ?

–          Le rouge, je pense, répondis-je après un instant de réflexion.

–          Mais encore ? Il existe une grande variété de rouges ; pourrais-tu me donner un exemple d’objet qui porte le rouge dont tu parles ? Une fleur, par exemple.

–          Je ne sais pas pourquoi j’ai cette couleur dans la tête, je n’ai jamais vu quoi que ce soit d’une telle couleur, mais je peux essayer de vous la décrire…

–          Très bien, alors lance-toi, n’aie pas peur, je t’écoute.

–          Eh bien, c’est un rouge un peu plus sombre que la couleur du sang, comme une rose qui serait en train de faner, mais à qui il resterait encore quelques moments à vivre.

 

–          Je vois, c’est intéressant. Bien, attends-moi ici, je vais chercher ce qu’il faut pour t’habiller.

Après ce court entretien, il disparut derrière une porte dissimulée derrière une large tapisserie aux dessins au moins aussi extravagants que leur propriétaire, me laissant seul avec mon appréhension. Je ne dus pas attendre très longtemps son retour, car je n’avais pas fini de faire l’inventaire de l’atelier dans lequel je me trouvais quand il refit surface, les bras chargés de tissus, de pelotes, de bobines, de bandelettes colorées et d’autres matériaux que je n’avais jamais vus. Il me fit monter sur une sorte de piédestal, où j’enlevai mes vêtements pour me retrouver dans mon plus simple appareil. Devant ma gêne, Filou esquissa un sourire amusé, et fit apporter une serviette de tissu grossier afin que je m’en fasse un pagne. Une fois en place, il prit mes mesures précisément, et se mit ensuite à l’œuvre : ses doigts fins et délicats couraient sur un tissu d’un noir aussi profond que les ténèbres d’une nuit sans étoiles ; çà et là, il découpait d’un mouvement sûr des pans de l’étoffe ; ici, il jouait de l’aiguille avec grâce et précision, reliant d’un robuste fil sombre les morceaux de tissu épars ; là, il apposait des bandes d’une soie rouge sombre aux veines pourpres. Quand il eût terminé, il ne s’était passé pour moi qu’un battement de cil, mais, en regardant par la fenêtre, je vis le jour poindre et la fatigue m’assaillit soudainement. Filou s’en aperçut, car il demanda après un coup d’œil en ma direction à ce que l’on m’amène à mes « appartements », et mon épuisement suffisait à interdire quelque question que ce soit, si bien que je me laissai entraîner dans un méandre de couloirs sans fin. Arrivés devant une porte sombre en ébène, à ce qu’il m’avait semblé, l’escorte de serviteurs qui me suivait s’évapora et je franchis le seuil alors entrouvert : un lit m’attendait dans le fond de la pièce spacieuse, et je m’y faufilai, plongeant immédiatement dans un sommeil profond et dépourvu de rêves.

Je fus réveillé par des bruits de pas autour de moi ; quand j’ouvris les yeux, je vis une petite foule s’activant, entre autre, à rendre ma chambre plus hospitalière. Quelques fleurs, fraîchement cueillies, embaumaient agréablement la pièce de leur parfum entêtant, et je fus surpris de voir que de telles fleurs pouvaient pousser en hiver. Je me redressai sur des coussins que l’on avait pris la peine de secouer pour leur rendre leur forme rebondie, et j’aperçus par la fenêtre que la matinée était déjà bien avancée. C’est alors que l’on vint me chercher pour m’emmener aux bains, mais avant cela je devais me rendre aux cuisines, car la faim faisait gronder  mon estomac. Un jeune garçon me guida alors à travers les couloirs que j’avais empruntés la veille, et après avoir franchi quelques portes et descendu un escalier imposant aux marches de marbre, un doux fumet parvint à mes narines. Les cuisines étaient entièrement construites en pierre, et dénuées de toute tapisserie ou autres éléments inflammables, ce qui rendait la pièce sobre, et cela me rappelait ma ferme natale que je n’avais quitté que quelques jours auparavant. Des marmites chauffaient au-dessus d’un brasier central alimenté par des bûches imposantes, et quelques cuisiniers s’occupaient de préparer le repas royal, ne prêtant pas attention à moi. Le jeune garçon qui m’avait accompagné disparut un instant et revint avec une miche de pain chaude ainsi que du fromage et quelques tranches de lard qu’il disposa sur une table, dans un coin. Je pris donc place pour commencer mon petit-déjeuner tardif, invitant au passage mon sauveur à partager ce festin, mais ce dernier refusa poliment et s’occupa à touiller les marmites sur le feu. Je remplis mon ventre d’une nourriture exquise, ce qui me changeait, moi qui avais l’habitude d’un régime de paysan moyen. Après avoir mangé tout ce qui se trouvait sur la table, je demandai mon chemin pour trouver la salle des bains, et c’est non sans difficultés que j’y parvins. Là, la même servante que la nuit dernière me frotta le dos pendant que j’observais les alentours. A la différence des cuisines, l’endroit était construit principalement avec un bois que je ne connaissais pas mais qui, d’après la femme, résistait étonnamment bien à l’humidité. Bien que j’eusse été le seul à les utiliser, les bains étaient conçus pour accueillir au moins cinq personnes en même temps et l’espace entre les baquets était suffisant pour qu’une petite dizaine de serviteurs s’activent pour répondre aux besoins de leurs maîtres. Pendant mon inspection, la servante me racontait la vie qu’elle menait à la citadelle. Selon elle, les petites gens assuraient le bon fonctionnement de l’enceinte royale, tout en restant dans l’ombre, anonymes, mais certains seigneurs faisaient preuve d’une ingratitude trop marquée à leur égard, ce qui avait le don de l’énerver. J’écoutais sans mot dire, bercé par le flot de ses paroles, quand une question me vint à l’esprit, et je me maudis de ne pas l’avoir posée avant.

–          Comment vous appelez-vous, ma dame ?

–          Oh, que voici un jeune homme curieux… D’habitude, les novices ne daignent pas se soucier de ceux qui s’occupent d’eux.

–          Je ne comprends vraiment pas pourquoi, d’ailleurs, mais je ne pense pas être comme la plupart d’entre eux, et je suis totalement perdu ici… Il est donc naturel que je m’intéresse aux seules personnes qui me sont proches, non ?

–          Je commence à t’apprécier, toi ! Je m’appelle Lisette, pour te servir… et toi, vas-tu enfin te décider à me dévoiler ton nom ?

–          Malheureusement, si j’ai déjà eu un nom auparavant, je ne m’en rappelle plus. De ce que je me souviens, on m’a toujours appelé « mon garçon »…

Un silence pesant envahit alors la salle d’eau, instaurant un malaise palpable entre nous, ce qui me surprenait, et j’en apprendrais plus tard la raison. Mais lorsque je m’apprêtais à briser ce voile malsain qui venait gâcher un des rares moments que je pouvais encore apprécier, maître Filou fit son apparition, des vêtements aux bras.

« Eh bien, mon garçon, voici tes habits ! » me lança-t-il d’un ton jovial, comme toujours, d’où perçait une pointe de fierté. Il me tendit le paquet tandis que je m’essuyais et que Lisette s’éclipsait silencieusement. Une fois sec, je défis délicatement les liens qui retenaient en place le paquet, et d’un geste presque solennel j’en retirai le contenu, pour apercevoir une tunique magnifiquement brodée. Devant mon désarroi, Filou eut un rictus taquin et saisit le vêtement ; il me l’enfila d’une main rapide et professionnelle, puis fit porter une glace pour que, selon lui, je « m’admire ». Le fait de voir mon reflet d’une telle netteté me laissa pantois. En effet, mis à part dans les cours d’eau ou les lacs, je ne m’étais encore jamais vu.

C’est ainsi que je découvris les détails de mon visage, encadré de cheveux châtains qui cascadaient sur mes épaules. Mes yeux verts s’écarquillèrent une nouvelle fois lorsqu’ils se portèrent sur la tunique que Filou m’avait confectionnée : le noir de l’étoffe contrastait avec le rouge sombre des bandes bordant les extrémités du vêtement sur quelques pouces.

Ce dernier se portait à la manière des tuniques que l’on pouvait apercevoir sur de rares marchands, venus de contrées exotiques dont j’avais entendu parler lors des fêtes de village où les conteurs se faisaient une joie de faire part de leurs expériences aux plus jeunes. Je remarquai par ailleurs que le mélange de ces couleurs –noir, rouge et pourpre – s’accordaient parfaitement avec l’émeraude de mes iris.

–          On dirait bien qu’elle te plaît, ma petite création !

–          Je ne sais pas comment vous remercier, bafouillai-je.

–          Oh, les occasions seront nombreuses, ne t’inquiètes pas, va.

Après un court silence, ce fut au tour de Brod de faire son apparition dans les bains. Il me regarda d’un air approbateur, puis il prit la parole :

–          Bien, maintenant, tu pourras te fondre dans la masse… Enfin, rien n’est moins sûr, dans les faits, noir et rouge, ça risque d’attirer l’attention… prépare-toi à être la cible des regards.

Il fit un clin d’œil à Filou, et reprit d’un ton amusé :

–          Cependant, je pense que tu sauras y faire face !

–          Mais, de quelle masse parlez-vous ?

–          Oh, je t’en prie, pas de vous qui tienne, n’est-ce pas Filou ?

–          Oui, c’est bien vrai ça, tu dois nous tutoyer… du moins lorsque l’on est entre nous.

–          Entendu. Mais quelle est donc cette masse dont vous… dont tu parlais, Brod ?

–          Hum, de la masse de novices qui, comme toi, arpente la citadelle royale, quoi d’autre ? Mais avant de te lâcher dans la nature, on doit aller voir le vieux.

–          Le vieux ?

–          Oui, le roi, sa majesté Eorlund í Aldar. C’est lui qui va te donner un nom…

La suite prochainement …