La Terre en Thiers renoue avec la tradition du roman-feuilleton dans la presse du 19ème siècle, en vous proposant la publication d’un roman d’ « héroïc-fantaisy ». Voici donc le premier chapitre des « Chroniques d’Andostra, la symphonie des anges », écrites par Maxence. Les chapitres suivants seront publiés régulièrement au fur et à mesure de leur écriture par l’auteur.

Chapitre 1 –  Un autre univers

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 Je me rappelle des embruns me fouettant le visage lorsque j’arrivai en vue de la citadelle de Soufflecoeur. Je venais de faire un éreintant voyage depuis ma petite bourgade perdue dans les vastes plaines d’Andostra, et je chevauchais depuis plusieurs jours, quatre, à ce qu’il m’avait semblé compter, voire cinq. Des soldats royaux m’avaient arraché à ma famille après que l’on ait découvert, d’une manière qui m’était alors inconnue, que je possédais le Don. Du moins, c’est ce que je me plaisais à croire, tant la vérité était pour moi absurde et me faisait souffrir : lorsque les soldats m’avaient demandé de rassembler mes affaires essentielles à un voyage d’environ une semaine, ainsi que mes biens personnels les plus précieux, ils s’étaient aperçu que ma famille jadis aimante m’avait jeté de la chaumière chaleureuse qui m’était si précieuse, et ce comme un malpropre. Je ne sais pas si c’est un éclair de rage vis-à-vis de mes parents ou bien de pitié envers moi que je perçus dans les yeux des gardes, mais, quel qu’il fut, il disparut aussi prestement qu’il était apparu. Alors avait commencé un pénible voyage en direction de la ville royale dont j’avais tant entendu parler, Soufflecoeur.

L’hiver faisait alors rage en cette période de l’année, et j’étais transi jusqu’aux os, la laine que m’avaient généreusement donnée les gardes étant imbibée d’eau brunâtre  qui se solidifiait petit à petit sous l’action vicieuse d’un vent glacé manifestement décidé à me malmener. La nuit s’était installée depuis un moment déjà, et la seule source de lumière que j’apercevais était les rares torches des quelques gardes qui affrontaient courageusement cette froide nuit hivernale. L’homme avec qui je chevauchais fit un signe au garde qui veillait sur l’énorme porte en bois massif qui fermait la citadelle, et elle se mit à pivoter lourdement mais sans bruit sur ses gonds. Je me rappelle des moindres détails de cette scène : je quittais mon tranquille et paisible monde fait de paille, de forêts et de franches rigolades pour un autre qui m’était totalement inconnu, ainsi je m’efforçai de récolter le plus vite possible tous les éléments de ce dernier. Devant la porte noire veinée de brun se tenait un homme imposant dont la carrure me fit frissonner ; déjà, c’était un géant qui dépassait d’une bonne tête les plus grands individus que j’avais pu rencontrer dans ma courte vie, mais en plus, sa musculature était digne des meilleurs bûcherons de mon village. Malgré cette charpente massive qui lui servait de corps, les longs cheveux qui ornaient sa tête impassible étaient soigneusement attachés en queue de cheval, à la manière des guerriers, et sa barbe, aussi sombre que le plumage des corbeaux, était tressée sur une longueur d’une grosse main, lui donnant un air à la fois sobre et raffiné. Il était habillé simplement mais avec des matériaux de qualité que je n’avais encore jamais admirés, et, cela cumulé à la finesse de sa toilette m’empêchait de voir en lui un simple bûcheron. Comme je le fixais, d’un air certainement empreint de peur, il se dérida quelque peu et me demanda d’une voix rivalisant avec le tonnerre et d’où ne perçait aucun sentiment : « Comment t’appelles-tu, petit ? » Je restai coi ; mon nom, je ne le connaissais pas vraiment. On m’appelait, lorsque je vivais encore avec ma famille, gamin ou bien mon petit, mais je n’avais jamais entendu mon nom. Devant mon silence, il parut désarçonné, mais il continua du même ton neutre : « Eh bien, on te trouvera bien un nom. »

Comment savait-il que je n’avais pas répondu parce que je ne pouvais pas lui donner de réponse et non pas par timidité ou encore par défi ? Cet homme était décidément étrange, me dis-je, et, au même moment, je crus apercevoir un léger sourire déformer ses lèvres jusque-là rectilignes. D’un geste de sa part, les hommes qui m’accompagnaient s’éclipsèrent sans mot dire, me laissant seul face à ce géant inconnu qui me toisait du regard.

« Tu vas manger quelque chose, me dit-il, puis nous irons te présenter à Filou. » Comme s’il avait entendu ma question muette, il ajouta : « C’est celui qui te fera des vêtements convenables pour un novice. »

J’étais complètement perdu. En un jour, on m’avait abandonné puis recueilli au sein d’un univers tout à fait différent du mien, dont je ne connaissais rien et dont je me défendais de tout mon être ; la peur de l’inconnu, et le fait de ne pas savoir ce qui m’attendrait l’instant d’après empêchaient à mon cœur de s’ouvrir. Il était déjà bien trop meurtri par l’abandon de mes parents pour que je puisse ressentir l’excitation si particulière à la rencontre avec l’inconnu.

La soirée consista en une suite d’événements décousus dont seulement quelques bribes remontent aujourd’hui du fond de ma mémoire. Ici on me donnait à manger, puis là on prenait mes mesures, le tout dans une effervescence de valets, de bonnes, de cuisinières, et de couturières. On m’emmena ensuite dans une pièce en bois, à l’écart des cuisines dans lesquelles les serviteurs s’activaient encore, et où un baquet d’eau fumante semblait m’attendre. Une bonne me dévêtit et je plongeai sans attendre dans le confort qu’offrait un bon bain chaud à un enfant apeuré et frissonnant par une nuit d’hiver. Alors qu’elle me frottait le dos, je sentis des larmes couler sur mes joues, et elle s’arrêta brusquement.

« Qu’est-ce qui ne va pas, dit-elle, vous aurais-je fait mal ? » Il y avait dans ses yeux une expression mêlant la culpabilité mais aussi une peur que je ne comprenais pas. Intrigué, je me décidai à parler, pour la première fois de la journée :

« – Non, vous êtes très douce.

-Alors pourquoi pleures-tu ? Ses yeux exprimaient maintenant la curiosité.

 – Je suis juste fatigué, et aussi un peu déboussolé, avouai-je, mais rassurez-vous, je vais bien. »

Ce court dialogue fut interrompu par l’entrée de l’homme qui m’avait recueilli à la grande porte.

-Eh bien, tu n’es donc pas muet ! fit-il sur un ton enjoué ; Dépêchons-nous, Filou est impatient de voir le « nouveau ». Quand il en aura fini avec toi, on te présentera à l’initiateur.

Le bain m’ayant octroyé un brin de courage, je rétorquai :

-Pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe, Monseigneur ?

-Voyons, pas de monseigneur avec moi, jeunot, appelle-moi Brod ! dit-il en s’esclaffant.

-Très bien, Brod, fis-je, hésitant, pouvez-vous donc m’expliquer ce que je suis en train de vivre ? S’il vous plaît, rajoutai-je après un court moment.

 -Bien entendu, reprit-il avec sérieux. Chaque printemps, nos mages s’ouvrent à tout Andostra afin de repérer les forts potentiels magiques : ils étendent leur esprit dans tout le continent. Des gardes sont ensuite disséminés sur ce dernier pour recueillir les individus dotés de ces potentiels ici même, à Soufflecoeur – en soit, c’est un insigne honneur – pour apprendre à maîtriser leur magie et ainsi servir leur royaume…

-Mais nous sommes en hiver…

-Laisse-moi finir, je te prie. A chaque été, nous répétons le processus, mais cette fois-ci pour recueillir les potentiels moyens, qui feront office d’émissaires du haut-roi pour délivrer ses messages dans le continent entier, régler les querelles entre les duchés, ce genre de choses, vois-tu ?

-Oui, grommelai-je, je comprends. Et en hiver ?

-Attends un peu… En automne, ce sont les faibles potentiels qui sont recrutés. Ceux qui détiennent ce genre de potentiel seront assignés aux villages et tiendront lieu de mage local. Ce poste peut paraître facile et peut-être même ingrat, mais il demande une polyvalence technique ainsi qu’un domaine de compétences étalé, allant de la guérison à la forge, en passant par l’alchimie. Tu me suis ?

 -Oui ! fis-je, impatient, mais alors que faites-vous en hiver ?!

-Eh bien… on recherche les potentiels anormaux.

Cette déclaration me figea sur place ; alors que je pensais être un novice comme un autre, voilà que Brod m’annonçait que mon potentiel magique (chose que je ne cernais pas encore) était anormal. Quel sort me réserverait-on ? Qu’adviendrait-il de ma pauvre existence ? Brod dût percevoir ma confusion car il me lança un « calme-toi, on ne va pas te manger ! »

Son ton était enjoué à nouveau et je ne comprenais pas pourquoi. Une question me vint à l’esprit, et, encore une fois, Brod y répondit sans même que je la pose oralement : « Oui, il y a une autre personne avec un potentiel comme le tien, et nous l’avons recueillie cet hiver également. Tu la rencontreras bientôt. » Il m’annonça ensuite sans prévenir dans les appartements de Filou.

La suite prochainement