L’organisation terroriste « État Islamique » (Daesh) est, depuis août 20141, la cible d’une opération militaire menée conjointement par vingt-deux nations2, aux doubles-jeux parfois troublants3 4 5.

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Source : MoD/Crown / Wikimedia commons

En effet, la politique étrangère d’un pays n’est pas toujours aisée à déchiffrer (voir l’évolution de la position française face au régime syrien de Bachar El-Assad), et celle des pays du Proche Orient n’échappe pas à cette règle. De fait, nombre de personnalités (notamment : Nouri Al-Maliki6, ancien premier ministre irakien au pouvoir entre 2006 et août 2014 ; Hillary Clinton7, alors qu’elle était sénatrice ; Gerd Müller8, ministre allemand de la coopération économique et du développement) accusent publiquement – sauf dans le cas de Hillary Clinton – et depuis plusieurs mois ou années, l’Arabie Saoudite et le Qatar (qui participent à la coalition) de financer les combattants terroristes présents en Irak et en Syrie (comme Al-Qaïda en Irak, qui s’est partiellement fondu dans l’EI), et tout particulièrement ceux de l' »État Islamique ».

Ce sont aussi les similitudes qui existent parfois entre les agissements des dirigeants terroristes et saoudiens, qui pèsent lourd sur l’image du pays à l’échelle internationale. C’est le cas au sujet des exécutions publiques, qui se comptent chaque année par dizaines chez les saoudiens9 (78 personnes exécutées en 2013, et 83 en 2014, selon l’AFP10).

Une Turquie aux positions ambivalentes

Il est un troisième État, membre de l’OTAN pour celui-ci, dont l’ambiguïté face aux combattants de l’islamisme radical pose problème, et fait sérieusement réfléchir sur la cohérence de cette coalition censée aller à l’encontre du terrorisme. Cet État, c’est la Turquie. Erdoğan, son ancien premier ministre devenu président en août 2014, est le fondateur de la première force politique du pays (AKP, droite libérale), dont l’idéologie est communément qualifiée d’« islamo-conservatisme » (appellation que le parti récuse, préférant celle de « conservatisme démocratique »11). Et si ce parti politique, au pouvoir depuis 2002, a une position relativement passive face à l' »État Islamique », c’est essentiellement pour deux raisons12. La première, est que la Turquie est opposée au président syrien Bachar El-Assad, que les combattants de Abou Bakr Al-Baghdadi tentent – avec d’autres – de renverser. La seconde, est que la Turquie est historiquement opposée aux kurdes qui réclament leur autonomie, leur indépendance (réunis pour certains dans le Parti des Travailleurs du Kurdistan, PKK), et que ceux-ci composent la majeure partie des soldats présents sur le terrain pour lutter contre l' »État Islamique ».

De plus, il est de notoriété publique que l’EI tire une bonne partie de ses revenus du trafic de pétrole. Or, la Turquie rachèterait chaque jour 1500 tonnes de pétrole – soit 4% de sa consommation – aux terroristes. Selon le député turc de l’opposition, Ali Ediboglu, les rebelles de l' »État Islamique » auraient vendu pour 800 millions de dollars de pétrole au gouvernement turc.

Nonobstant cela, considérer que l’AKP et les organisations terroristes qui sévissent en Syrie et en Irak partagent une idéologie commune est faux. Le parti politique est partisan d’un « islam modéré » et n’aurait pas la volonté qu’ont les combattants dits « djihadistes », de réunifier le monde musulman sous l’égide du califat13.

De surcroît, l’EI menace gravement la sécurité de la Turquie14, par des prises d’otage (46 citoyens turcs avaient été retenus en otage en juin dernier, puis libérés en septembre15), mais aussi du fait qu’ils encerclent géographiquement le pays. La participation à la coalition menée par les États-Unis, est donc justifiée de ce fait, bien qu’il existe un conflit d’intérêt certain dans la politique étrangère turque.

Le cas de l’Iran

La participation de l’Iran à la coalition menée par les américains avait été exclue dès le départ16. Cependant, Pierre Razoux – directeur de recherches à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) -, donnait fin septembre une interview à Marianne, où il expliquait que l’aide iranienne serait nécessaire pour combattre efficacement l’EI.

L’échec des négociations sur le nucléaire, rend pour le moment peu crédible la thèse d’une intervention militaire de l’Iran, coordonnée avec celle des États-Unis. Cependant, la menace grandissante que fait peser l’organisation terroriste, devrait inciter certains pays à revoir quelque peu leur position (notamment l’Arabie Saoudite). En attendant, cela n’empêche pas le pays de Hassan Rohani de mener quelques opérations isolées contre Daesh17.

Une France divisée sur le sujet

Faut-il ou non intervenir ? La question divise vraisemblablement les français. François Hollande, le président de la République, a choisi de faire participer la France aux bombardements, qui sont menés conjointement avec les États-Unis. Au total, neuf avions Rafale et six bombardiers de type Mirage 2000-D ont été envoyés par la France depuis le 19 septembre18. Ce dispositif est critiqué par un certain nombre de personnages médiatiques : certains le jugent insuffisant19 20 – et estiment qu’une intervention au sol est nécessaire – tandis que d’autres le jugent injustifié (comme Jean-Luc Mélenchon21 ou Jean-Pierre Chevènement22).

La position la plus forte, semble être celle de Dominique de Villepin. Ministre des Affaires Étrangères au début de la guerre en Irak de 2003, il avait à cette occasion prononcé un discours très applaudi à l’ONU, où il critiquait vivement la volonté de George W. Bush d’intervenir militairement23. En septembre 2014, alors que le président François Hollande était en visite officielle à Bagdad, il a affirmé que le choix d’intervenir était « une décision […] absurde et dangereuse »24. De plus, dans Le Monde Diplomatique du mois de décembre 2014, il publie une tribune où il dénonce fermement la guerre contre le terrorisme, qui est selon lui, « une erreur majeure », qui légitime l’EI « en lui donnant une visibilité mondiale ».

Pour conclure ?

Alors que la guerre contre le terrorisme avait eu pour objectif d’éradiquer les organisations terroristes en Irak, on observe aujourd’hui le phénomène inverse. Peut-être que jamais la menace n’aura été aussi grande. Mais si nous devions tirer des enseignements du passé, le choix d’une intervention militaire est-il le bon ? La guerre ne nourrit-elle pas la peur, la haine de l’autre ?

1 Source : http://www.leparisien.fr/international/etat-islamique-les-etats-unis-frappent-pour-la-premiere-fois-en-syrie-23-09-2014-4156915.php

2 Source : http://www.leparisien.fr/international/coalition-contre-daech-les-22-reunis-a-washington-en-quete-d-une-strategie-14-10-2014-4212131.php

3 Source : hutte://www.legrandsoir.info/les-allies-des-etats-unis-financent-et-soutiennent-le-groupe-djihadiste-de-l-eiil-isis.html

4 Source : http://www.solidarite-internationale-pcf.fr/article-arabie-saoudite-turquie-koweit-les-allies-des-etats-unis-financent-et-soutiennent-le-groupe-djih-124410510.html

5 Source : http://www.afrique-asie.fr/nous-ecrire/75-a-la-une/8155-les-allies-des-etats-unis-financent-et-soutiennent-le-groupe-djihadiste-de-l-eiil-isis.html

6 Source : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/03/08/le-premier-ministre-irakien-accuse-saoudiens-et-qataris-d-avoir-declare-la-guerre-a-l-irak_4380004_3218.html

7 Source : http://blogues.lapresse.ca/hetu/2010/12/05/wikileaks-les-financiers-saoudiens-du-terrorisme/

8 Source : http://www.20minutes.fr/monde/1430219-20140820-ministre-allemand-accuse-qatar-financer-djihadistes-irak

9 Source : http://www.hrw.org/fr/news/2014/08/21/arabie-saoudite-forte-hausse-du-nombre-d-executions

10 Source : http://www.afp.com/fr/info/arabie-un-pakistanais-decapite-pour-trafic-de-drogue

11 Source : http://www.slate.fr/story/64373/akp-turquie-vrai-faux

12 Source : http://www.slate.fr/story/93195/turquie-ei

13 Source : http://www.lepoint.fr/monde/etat-islamique-la-volte-face-de-l-arabie-saoudite-18-09-2014-1864405_24.php

14 Source : http://www.liberation.fr/monde/2014/10/09/pourquoi-la-turquie-est-ambigue-face-a-l-ei_1118535

15 Source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/09/20/les-49-turcs-enleves-par-l-etat-islamique-ont-ete-liberes_4491176_3214.html

16 Source : http://www.lemonde.fr/international/article/2014/09/11/une-operation-complexe-et-lourde-d-incertitudes_4485994_3210.html

17 Source : http://www.rfi.fr/moyen-orient/20141203-groupe-ei-washington-confirme-intervention-avions-iraniens/

18 Source : http://www.lefigaro.fr/international/2014/11/19/01003-20141119ARTFIG00309-la-france-renforce-son-dispositif-contre-l-etat-islamique-en-irak.php

19 Source : http://www.europe1.fr/international/pourquoi-il-est-complique-de-combattre-l-etat-islamique-2224811

20 Source : http://www.20minutes.fr/monde/1442807-20140914-guerre-contre-etat-islamique-peut-etre-gagnee-intervention-sol

21 Source : http://www.dailymotion.com/video/x25s0bn_retour-de-sarkozy-une-bonne-nouvelle-selon-melenchon_news

22 Source : http://www.leparisien.fr/politique/lutte-contre-l-etat-islamique-la-strategie-de-la-france-ne-fait-pas-l-unanimite-12-09-2014-4129043.php

23 Source : https://www.youtube.com/watch?v=RNxU-tN8qNc

24 Source : http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/09/12/coalition-contre-l-etat-islamique-absurde-et-dangereuse-selon-dominique-de-villepin_4486502_823448.html

Cet article a été rédigé durant la fin de l’année 2014.