Burning, de Lee Chang-Dong, est un film qui prend des allures de Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. « Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. »

Dès le premier plan, nous sommes embarqués, presque contre notre gré. Nous suivons un inconnu. Son accoutrement et sa démarche sentent le quotidien banal, l’inlassable répétition, la fatigue d’une vie morne et sans éclats. Comme lui, nous fendons la foule grouillante des rues de Séoul. Une vulgaire chanson de K-pop retentit, deux jeunes animatrices se dandinent sans conviction… Sont-elles seulement conscientes de ce qu’elles font ? Dès cette première scène, Lee Chang-dong pose les clés de son film. Son réalisme immersif, la sensation de flottement qui parcourt presque chaque plan, une jeunesse fragile, une génération perdue… Tout est là, dans ce travelling banal, terriblement banal, et ce décalage, cette fausseté presque surnaturelle…

L’histoire tourne autour d’un triangle amoureux

Jongsu, livreur à temps-partiel qui rêve de devenir un grand écrivain comme William Faulkner. Haemi, animatrice d’événements commerciaux, maîtresse d’un chat possiblement imaginaire. Et Ben, jeune riche et séducteur, propriétaire d’une Porsche et d’un superbe appartement. Le groupe est brisé par la disparition soudaine et mystérieuse de Haemi. Jongsu se met en quête de retrouver la jeune femme, seulement personne ne l’a vu, ni ne sait quoi que ce soit… Mais Haemi a-t-elle seulement existé ?

Nous sommes happés par l’aura de mystère de Burning, son caractère insondable. Le film s’amuse à ne jamais répondre clairement à nos interrogations et la fin nous laisse comme un goût amer. Nous ne sommes en effet sûrs de rien : Jongsu a-t-il tout imaginé ? Ou bien est-ce que Ben a tué Haemi, comme certains éléments troublants tendent à le montrer ? Une chose est sure : Burning nous trouble, nous bouscule dans nos habitudes de spectateurs. Lee Chang-dong prend plaisir à nous perdre, un peu à la manière d’un David Lynch. La caméra est flottante, prise dans un mouvement perpétuel et fluide. Elle suit Jongsu dans ses courses matinales, virevolte autour de Haemi lors d’une scène de transe dansée particulièrement iconique, juste avant la disparition de la jeune femme. L’utilisation du grand angle dans certaines scènes donne l’impression d’une assertion psychologique, d’un point de vue à la limite du subjectif, par exemple lorsque l’on suit Jongsu qui marche dans l’appartement moderne et luxueux de Ben. Le caractère réaliste et profondément contemplatif des images de Lee Chang-dong peut rappeler celles d’un Terrence Malick (The Tree of Life, La Ligne Rouge) ou d’un Andreï Tarkovsky (Stalker, Le Miroir)… Une scène de consumation en particulier rappelle un autre grand incendie dans Le Miroir de Tarkovsky.

Une lumière unique

Mais c’est plus particulièrement la lumière sublime de Hong Kyeong-pyo qui donne son intérêt visuel au film. La photographie utilise en effet les éléments de l’environnement pour sculpter une lumière unique : le ciel de l’aurore, hésitant entre clarté et obscurité, les extérieurs solaires éblouissants, ou encore, plus intimiste, les chandelles qui illuminent d’une lumière douce et orangée une scène de dîner. La lumière devient un élément de symbolique central. Lors de sa première (et seule) fois avec Haemi, Jongsu fixe un reflet de lumière réfléchi par une vitre sur un mur. Au cours de l’acte, le reflet s’estompe jusqu’à disparaître, annonçant la disparition future de Haemi, mais symbolisant peut-être aussi pour Jongsu la perte de sa virginité. A la fin, alors que Jongsu s’éloigne en camion du lieu d’un incendie qu’il a provoqué, les grandes flammes sont reflétées dans les gouttelettes de pluie qui ruissellent sur son pare-brise : cet étrange reflet flou sur lequel le film se conclut vient peut-être remettre en question la réalité de ce qui nous a été montré, et convoque une dernière fois le mystère de ce film dans lequel tout semble peu à peu se consumer…

Ambiance d’étrangeté

Le traitement du son, enfin, est particulier, et il contribue grandement à l’ambiance d’étrangeté. Lors d’un dialogue dans une serre, ou lors d’échanges devant l’entrée d’un restaurant, le son paraît avoir été enregistré dans un environnement restreint et clos, qui limite l’écho. Cette dissonance entre l’environnement qui nous est montré et celui qui est supposé par la nature du son crée un sentiment d’inconfort et vient bousculer l’illusion réaliste, dans laquelle le film nous a plongé. Sans oublier une séquence onirique de flash-back totalement muette. L’absence de son est particulièrement saisissante dans une salle de cinéma, où l’on est peu habitué au silence total.

D’étranges indices, des références littéraires jetées à la volée, semblent vouloir désespérément tendre une toile de fond politique au film. Lors d’un repas chez Ben, Jongsu et Haemi se retrouvent tous deux sur une terrasse. Jongsu qualifie leur hôte de « Gatsby », « La Corée est remplie de Gatsby », dit-il. Tout comme le personnage du roman de Francis Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, Ben est un de ces jeunes riches qui organisent de superbes soirées mondaines mais dont on ne sait pas vraiment d’où ils viennent, ni d’où ils tirent leur immense fortune. Lee Chang-dong fait appel à une période particulière de la littérature américaine : celle de la Génération Perdue, caractérisée par le pessimisme dû au traumatisme de la Première Guerre Mondiale, et à la période de dépression qui a suivi. Le film prend d’ailleurs parfois des allures de Voyage au Bout de la Nuit de Céline, équivalent français des romans sombres de la Génération Perdue.

Les désillusions d’une génération perdue

Car c’est bien là ce que le film nous donne à voir avant tout : les désillusions d’une génération perdue, confrontée à l’absurde possibilité d’un conflit entre les deux parties de la Corée. Jongsu est continuellement exposé à la propagande Nord-coréenne diffusée par les haut-parleurs près de chez lui. Ben est quant à lui l’incarnation du système libéral inégalitaire adopté depuis plusieurs années par la Corée du Sud. Le conflit entre Nord et Sud, l’effondrement des repères, la disparition de l’innocence… tout cela a un visage : celui d’une serre – ou d’une jeune femme ? – brûlant continuellement, au fond d’un puits plein d’eau…

« Et nous brûlons.

Brûlons.

Brûlons. »